Michel de MONTAIGNE

LES ESSAIS - Livre II

Version HTML d'après l'édition de 1595


Table des matières du livre II

Chapitre I De l'inconstance de nos actions
Chapitre II De l'yvrongnerie
Chapitre III Coustume de l'isle de Cea
Chapitre IV A demain les affaires
Chapitre V De la conscience
Chapitre VI De l'exercitation
Chapitre VII Des recompenses d'honneur
Chapitre VIII De l'affection des peres aux enfans
Chapitre IX Des armes de Parthes
Chapitre X Des livres
Chapitre XI De la cruauté
Chapitre XII Apologie de Raimond de Sebonde
Chapitre XIII De juger de la mort d'autruy
Chapitre XIV Comme nostre esprit s'empesche soy-mesme
Chapitre XV Que nostre desir s'accroit par la malaisance
Chapitre XVI De la gloire
Chapitre XVII De la presumption
Chapitre XVIII Du desmentir
Chapitre XIX De la liberté de conscience
Chapitre XX Nous ne goustons rien de pur
Chapitre XXI Contre la faineantise
Chapitre XXII Des postes
Chapitre XXIII Des mauvais moyens employez à bonne fin
Chapitre XXIV De la grandeur romaine
Chapitre XXV De ne contrefaire le malade
Chapitre XXVI Des pouces
Chapitre XXVII Coüardise mere de la cruauté
Chapitre XXVIII Toutes choses ont leur saison
Chapitre XXIX De la vertu
Chapitre XXX D'un enfant monstrueux
Chapitre XXXI De la cholere
Chapitre XXXII Defense de Seneque et de Plutarque
Chapitre XXXIII L'histoire de Spurina
Chapitre XXXIV Observation sur les moyens de faire la guerre de Julius Cæsar
Chapitre XXXV De trois bonnes femmes
Chapitre XXXVI Des plus excellens hommes
Chapitre XXXVII De la ressemblance des enfans aux peres


Table des matières  Chapitre précédent  Chapitre suivant

CHAPITRE I
De l'inconstance de nos actions

CEUX qui s'exerçent à contreroller les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre à mesme lustre : car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de mesme boutique. Le jeune Marius se trouve tantost fils de Mars, tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyvant le stile, la sentence d'un criminel condamné, qui eust respondu : Pleust à Dieu que je n'eusse jamais sceu escrire : tant le coeur luy serroit de condamner un homme à mort. Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que je trouve estrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pieces : veu que l'irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature ; tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur,

Malum consilium est, quod mutari non potest.

Il y a quelque apparence de faire jugement d'un homme, par les plus communs traicts de sa vie ; mais veu la naturelle instabilité de nos moeurs et opinions, il m'a semblé souvent que les bons autheurs mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suyvant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d'un personnage, et s'ils ne les peuvent assez tordre, les renvoyent à la dissimulation. Auguste leur est eschappé : car il se trouve en cest homme une varieté d'actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lácher entier et indeçis, aux plus hardis juges. Je croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance. Qui en jugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souvent à dire vray.

En toute l'ancienneté il est malaisé de choisir une douzaine d'hommes, qui ayent dressé leur vie à un certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse : Car pour la comprendre tout en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les reigles de nostre vie, c'est vouloir, et ne vouloir pas tousjours mesme chose : Je ne daignerois, dit-il, adjouster, pourveu que la volonté soit juste : car si elle n'est juste, il est impossible qu'elle soit tousjours une. De vray, j'ay autrefois appris, que le vice, n'est que des-reglement et faute de mesure ; et par consequent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est un mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,

Quod petiit, spernit, repetit quod nuper omisit,
Æstuat, et vitæ disconvenit ordine toto
.

Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons : et changeons comme cest animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance :

Ducimur ut nervis alienis mobile lignum.

Nous n'allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.

nonne videmus
Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper,
Commutare locum quasi onus deponere possit ?

Chaque jour nouvelle fantasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens du temps.

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifero lustravit lumine terras
.

Nous flottons entre divers advis : nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment.

A qui auroit prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equalité de moeurs, un ordre, et une relation infallible des unes choses aux autres. (Empedocles remarquoit ceste difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnoyent aux delices, comme s'ils avoyent l'endemain à mourir : et bastissoyent, comme si jamais ils ne devoyent mourir)

Le discours en seroit bien aisé à faire. Comme il se voit du jeune Caton : qui en a touché une marche, a tout touché : c'est une harmonie de sons tres-accordans, qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions, autant faut-il de jugemens particuliers : Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence.

Pendant les débauches de nostre pauvre estat, on me rapporta, qu'une fille de bien pres de là où j'estoy, s'estoit precipitée du haut d'une fenestre, pour éviter la force d'un belitre de soldat son hoste : elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler son entreprise, s'estoit voulu donner d'un cousteau par la gorge, mais on l'en avoit empeschée : toutefois apres s'y estre bien fort blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l'avoit encore pressée que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu'elle avoit eu peur, qu'en fin il en vinst à la contrainte : et là dessus les parolles, la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon d'une autre Lucrece. Or j'ay sçeu à la verité, qu'avant et depuis ell' avoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en vostre maistresse : ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouve son heure.

Antigonus ayant pris en affection un de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le penser d'une maladie longue et interieure, qui l'avoit tourmenté long temps : et s'apperçevant apres sa guerison, qu'il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'avoit ainsi changé et encoüardy : Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant deschargé des maux, pour lesquels je ne tenois compte de ma vie. Le soldat de Lucullus ayant esté dévalisé par les ennemis, fit sur eux pour se revencher une belle entreprise : quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion, l'emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles remonstrances, dequoy il se pouvoit adviser :

Verbis quæ timido quoque possent addere mentem :

Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat dévalisé :

quantumvis rusticus ibit,
Ibit eo, quo vis, qui zonam perdidit, inquit
.

et refuse resoluëment d'y aller.

Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Janissaires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement au combat, Chasan alla pour toute responce se ruer furieusement seul en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti : ce n'est à l'adventure pas tant justification, que radvisement : ny tant prouësse naturelle, qu'un nouveau despit.

Celuy que vous vistes hier si avantureux, ne trouvez pas estrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la cholere, ou la necessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'une trompette, luy avoit mis le coeur au ventre ; ce n'est pas un coeur ainsi formé par discours : ces circonstances le luy ont fermy : ce n'est pas merveille, si le voyla devenu autre par autres circonstances contraires.

Ceste variation et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'une, l'autre vers le mal : une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un subjet simple.

Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination : mais en outre, je me remue et trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guere deux fois en mesme estat. Je donne à mon ame tantost un visage, tantost un autre, selon le costé où je la couche. Si je parle diversement de moy, c'est que je me regarde diversement. Toutes les contrarietez s'y trouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté, chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçavant, ignorant, et liberal et avare et prodigue : tout cela je le vois en moy aucunement, selon que je me vire : et quiconque s'estudie bien attentifvement, trouve en soy, voire et en son jugement mesme, ceste volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot. Distinguo, est le plus universel membre de ma Logique.

Encore que je sois tousjours d'advis de dire du bien le bien, et d'interpreter plustost en bonne part les choses qui le peuvent estre, si est-ce que l'estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souvent par le vice mesme poussez à bien faire, si le bien faire ne se jugeoit par la seule intention. Parquoy un fait courageux ne doit pas conclurre un homme vaillant : celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousjours, et à toutes occasions : Si c'estoit une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendroit un homme pareillement resolu à tous accidens : tel seul, qu'en compagnie : tel en camp clos, qu'en une bataille : car quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le pavé et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il une maladie en son lict, qu'une blessure au camp : et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu'en un assaut. Nous ne verrions pas un mesme homme, donner dans la bresche d'une brave asseurance, et se tourmenter apres, comme une femme, de la perte d'un procez ou d'un fils.

Quand estant lasche à l'infamie, il est ferme à la pauvreté : quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouve roide contre les espées des adversaires : l'action est loüable, non pas l'homme.

Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuvent veoir les ennemis, et se trouvent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa ratione proficiscatur.

Il n'est point de vaillance plus extreme en son espece, que celle d'Alexandre : mais elle n'est qu'en espece, ny assez pleine par tout, et universelle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encores ses taches. Qui faict que nous le voyons se troubler si esperduement aux plus legers soupçons qu'il prent des machinations des siens contre sa vie : et se porter en ceste recherche, d'une si vehemente et indiscrete injustice, et d'une crainte qui subvertit sa raison naturelle : La superstition aussi dequoy il estoit si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de la penitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage de l'inegalité de son courage.

Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées, et voulons acquerir un honneur à fauces enseignes. La vertu ne veut estre suyvie que pour elle mesme ; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tost du visage. C'est une vive et forte teinture, quand l'ame en est une fois abbreuvée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece. Voyla pourquoy pour juger d'un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace : si la constance ne s'y maintient de son seul fondement, Cui vivendi via considerata atque provisa est, si la varieté des occurences luy faict changer de pas, (je dy de voye : car le pas s'en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre : celuy la s'en va avau le vent, comme dict la devise de nostre-Talebot.

Ce n'est pas merveille, dict un ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous vivons par hazard. A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui n'a une forme du total en sa teste. A quoy faire la provision des couleurs, à qui ne sçait ce qu'il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archer doit premierement sçavoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche, et les mouvemens. Nos conseils fourvoyent, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy qui n'a point de port destiné. Je ne suis pas d'advis de ce jugement qu'on fit pour Sophocles, de l'avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour avoir veu l'une de ses tragoedies.

Ny ne trouve la conjecture des Pariens envoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la consequence qu'ils en tirerent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres mieux cultivees, et maisons champestres mieux gouvernées : Et ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommerent ces maistres la, pour nouveaux gouverneurs et magistrats : jugeants que soigneux de leurs affaires privées, ils le seroyent des publiques.

Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque piece, chaque moment, faict son jeu. Et se trouve autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy. Magnam rem puta, unum hominem agere. Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité, voire et la justice : puis que l'avarice peut planter au courage d'un garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiveté, l'asseurance de se jetter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans un fraile bateau, et qu'elle apprend encore la discretion et la prudence : et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la jeunesse encore soubs la discipline et la verge ; et gendarme le tendre coeur des pucelles au giron de leurs meres :

Hac duce custodes furtim transgressa jacentes
Ad juvenem tenebris sola puella venit
.

Ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous juger simplement par nos actions de dehors : il faut sonder jusqu au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle. Mais d'autant que c'est une hazardeuse et haute entreprinse, je voudrois que moins de gens s'en meslassent.

Table des matières  Chapitre précédent Chapitre suivant 

CHAPITRE I
De l'inconstance de nos actions

CEUX qui s'exerçent à contreroller les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre à mesme lustre : car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de mesme boutique. Le jeune Marius se trouve tantost fils de Mars, tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s'y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyvant le stile, la sentence d'un criminel condamné, qui eust respondu : Pleust à Dieu que je n'eusse jamais sceu escrire : tant le coeur luy serroit de condamner un homme à mort. Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que je trouve estrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pieces : veu que l'irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature ; tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur,

Malum consilium est, quod mutari non potest.

Il y a quelque apparence de faire jugement d'un homme, par les plus communs traicts de sa vie ; mais veu la naturelle instabilité de nos moeurs et opinions, il m'a semblé souvent que les bons autheurs mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suyvant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d'un personnage, et s'ils ne les peuvent assez tordre, les renvoyent à la dissimulation. Auguste leur est eschappé : car il se trouve en cest homme une varieté d'actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lácher entier et indeçis, aux plus hardis juges. Je croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l'inconstance. Qui en jugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souvent à dire vray.

En toute l'ancienneté il est malaisé de choisir une douzaine d'hommes, qui ayent dressé leur vie à un certain et asseuré train, qui est le principal but de la sagesse : Car pour la comprendre tout en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les reigles de nostre vie, c'est vouloir, et ne vouloir pas tousjours mesme chose : Je ne daignerois, dit-il, adjouster, pourveu que la volonté soit juste : car si elle n'est juste, il est impossible qu'elle soit tousjours une. De vray, j'ay autrefois appris, que le vice, n'est que des-reglement et faute de mesure ; et par consequent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est un mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c'est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,

Quod petiit, spernit, repetit quod nuper omisit,
Æstuat, et vitæ disconvenit ordine toto
.

Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons : et changeons comme cest animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance :

Ducimur ut nervis alienis mobile lignum.

Nous n'allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse.

nonne videmus
Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper,
Commutare locum quasi onus deponere possit ?

Chaque jour nouvelle fantasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens du temps.

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifero lustravit lumine terras
.

Nous flottons entre divers advis : nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment.

A qui auroit prescript et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions tout par tout en sa vie reluire une equalité de moeurs, un ordre, et une relation infallible des unes choses aux autres. (Empedocles remarquoit ceste difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnoyent aux delices, comme s'ils avoyent l'endemain à mourir : et bastissoyent, comme si jamais ils ne devoyent mourir)

Le discours en seroit bien aisé à faire. Comme il se voit du jeune Caton : qui en a touché une marche, a tout touché : c'est une harmonie de sons tres-accordans, qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions, autant faut-il de jugemens particuliers : Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence.

Pendant les débauches de nostre pauvre estat, on me rapporta, qu'une fille de bien pres de là où j'estoy, s'estoit precipitée du haut d'une fenestre, pour éviter la force d'un belitre de soldat son hoste : elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler son entreprise, s'estoit voulu donner d'un cousteau par la gorge, mais on l'en avoit empeschée : toutefois apres s'y estre bien fort blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l'avoit encore pressée que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu'elle avoit eu peur, qu'en fin il en vinst à la contrainte : et là dessus les parolles, la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon d'une autre Lucrece. Or j'ay sçeu à la verité, qu'avant et depuis ell' avoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en vostre maistresse : ce n'est pas à dire que le muletier n'y trouve son heure.

Antigonus ayant pris en affection un de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le penser d'une maladie longue et interieure, qui l'avoit tourmenté long temps : et s'apperçevant apres sa guerison, qu'il alloit beaucoup plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'avoit ainsi changé et encoüardy : Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant deschargé des maux, pour lesquels je ne tenois compte de ma vie. Le soldat de Lucullus ayant esté dévalisé par les ennemis, fit sur eux pour se revencher une belle entreprise : quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion, l'emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles remonstrances, dequoy il se pouvoit adviser :

Verbis quæ timido quoque possent addere mentem :

Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat dévalisé :

quantumvis rusticus ibit,
Ibit eo, quo vis, qui zonam perdidit, inquit
.

et refuse resoluëment d'y aller.

Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Janissaires, de ce qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement au combat, Chasan alla pour toute responce se ruer furieusement seul en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti : ce n'est à l'adventure pas tant justification, que radvisement : ny tant prouësse naturelle, qu'un nouveau despit.

Celuy que vous vistes hier si avantureux, ne trouvez pas estrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la cholere, ou la necessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'une trompette, luy avoit mis le coeur au ventre ; ce n'est pas un coeur ainsi formé par discours : ces circonstances le luy ont fermy : ce n'est pas merveille, si le voyla devenu autre par autres circonstances contraires.

Ceste variation et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'une, l'autre vers le mal : une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un subjet simple.

Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination : mais en outre, je me remue et trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guere deux fois en mesme estat. Je donne à mon ame tantost un visage, tantost un autre, selon le costé où je la couche. Si je parle diversement de moy, c'est que je me regarde diversement. Toutes les contrarietez s'y trouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté, chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçavant, ignorant, et liberal et avare et prodigue : tout cela je le vois en moy aucunement, selon que je me vire : et quiconque s'estudie bien attentifvement, trouve en soy, voire et en son jugement mesme, ceste volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en un mot. Distinguo, est le plus universel membre de ma Logique.

Encore que je sois tousjours d'advis de dire du bien le bien, et d'interpreter plustost en bonne part les choses qui le peuvent estre, si est-ce que l'estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souvent par le vice mesme poussez à bien faire, si le bien faire ne se jugeoit par la seule intention. Parquoy un fait courageux ne doit pas conclurre un homme vaillant : celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousjours, et à toutes occasions : Si c'estoit une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendroit un homme pareillement resolu à tous accidens : tel seul, qu'en compagnie : tel en camp clos, qu'en une bataille : car quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le pavé et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il une maladie en son lict, qu'une blessure au camp : et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu'en un assaut. Nous ne verrions pas un mesme homme, donner dans la bresche d'une brave asseurance, et se tourmenter apres, comme une femme, de la perte d'un procez ou d'un fils.

Quand estant lasche à l'infamie, il est ferme à la pauvreté : quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouve roide contre les espées des adversaires : l'action est loüable, non pas l'homme.

Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuvent veoir les ennemis, et se trouvent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa ratione proficiscatur.

Il n'est point de vaillance plus extreme en son espece, que celle d'Alexandre : mais elle n'est qu'en espece, ny assez pleine par tout, et universelle. Toute incomparable qu'elle est, si a elle encores ses taches. Qui faict que nous le voyons se troubler si esperduement aux plus legers soupçons qu'il prent des machinations des siens contre sa vie : et se porter en ceste recherche, d'une si vehemente et indiscrete injustice, et d'une crainte qui subvertit sa raison naturelle : La superstition aussi dequoy il estoit si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de la penitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage de l'inegalité de son courage.

Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées, et voulons acquerir un honneur à fauces enseignes. La vertu ne veut estre suyvie que pour elle mesme ; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi tost du visage. C'est une vive et forte teinture, quand l'ame en est une fois abbreuvée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece. Voyla pourquoy pour juger d'un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace : si la constance ne s'y maintient de son seul fondement, Cui vivendi via considerata atque provisa est, si la varieté des occurences luy faict changer de pas, (je dy de voye : car le pas s'en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre : celuy la s'en va avau le vent, comme dict la devise de nostre-Talebot.

Ce n'est pas merveille, dict un ancien, que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous vivons par hazard. A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui n'a une forme du total en sa teste. A quoy faire la provision des couleurs, à qui ne sçait ce qu'il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archer doit premierement sçavoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flesche, et les mouvemens. Nos conseils fourvoyent, par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy qui n'a point de port destiné. Je ne suis pas d'advis de ce jugement qu'on fit pour Sophocles, de l'avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour avoir veu l'une de ses tragoedies.

Ny ne trouve la conjecture des Pariens envoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la consequence qu'ils en tirerent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres mieux cultivees, et maisons champestres mieux gouvernées : Et ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommerent ces maistres la, pour nouveaux gouverneurs et magistrats : jugeants que soigneux de leurs affaires privées, ils le seroyent des publiques.

Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque piece, chaque moment, faict son jeu. Et se trouve autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy. Magnam rem puta, unum hominem agere. Puis que l'ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité, voire et la justice : puis que l'avarice peut planter au courage d'un garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiveté, l'asseurance de se jetter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans un fraile bateau, et qu'elle apprend encore la discretion et la prudence : et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la jeunesse encore soubs la discipline et la verge ; et gendarme le tendre coeur des pucelles au giron de leurs meres :

Hac duce custodes furtim transgressa jacentes
Ad juvenem tenebris sola puella venit
.

Ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous juger simplement par nos actions de dehors : il faut sonder jusqu au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle. Mais d'autant que c'est une hazardeuse et haute entreprinse, je voudrois que moins de gens s'en meslassent.

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CHAPITRE II
De l'yvrongnerie

LE monde n'est que varieté et dissemblance. Les vices sont tous pareils en ce qu'ils sont tous vices : et de cette façon l'entendent à l'adventure les Stoiciens : mais encore qu'ils soyent également vices, ils ne sont pas égaux vices : Et que celuy qui a franchi de cent pas les limites,

Quos ultra citráque nequit consistere rectum,

ne soit de pire condition, que celuy qui n'en est qu'à dix pas, il n'est pas croyable : et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin d'un chou de nostre jardin :

Nec vincet ratio, tantumdem ut peccet, idemque,
Qui teneros caules alieni fregerit horti,
Et qui nocturnus divum sacra legerit
.

Il y a autant en cela de diversité qu'en aucune autre chose.

La confusion de l'ordre et mesure des pechez, est dangereuse : Les meurtriers, les traistres, les tyrans, y ont trop d'acquest : ce n'est pas raison que leur conscience se soulage, sur ce que tel autre ou est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la devotion : Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleve le sien. Les instructeurs mesmes les rangent souvent mal à mon gré.

Comme Socrates disoit, que le principal office de la sagesse estoit, distinguer les biens et les maux. Nous autres, à qui le meilleur est tousjours en vice, devons dire de mesme de la science de distinguer les vices : sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez et incognus.

Or l'yvrongnerie entre les autres, me semble un vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs : et il y a des vices, qui ont je ne sçay quoy de genereux, s'il le faut ainsi dire. Il y en a où la science se mesle, la diligence, la vaillance, la prudence, l'addresse et la finesse : cestuy-cy est tout corporel et terrestre. Aussi la plus grossiere nation de celles qui sont aujourd'huy, c'est celle là seule qui le tient en credit. Les autres vices alterent l'entendement, cestuy-cy le renverse, et estonne le corps.

cum vini vis penetravit,
Consequitur gravitas membrorum, præpediuntur
Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens,
Nant oculi, clamor, singultus, jurgia gliscunt 
:

Le pire estat de l'homme, c'est où il pert la connoissance et gouvernement de soy.

Et en dit on entre autres choses, que comme le moust bouillant dans un vaisseau, pousse à mont tout ce qu'il y a dans le fonds, aussi le vin faict desbonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure.

tu sapientium
Curas, et arcanum jocoso
Consilium retegis Lyæo
.

Josephe recite qu'il tira le ver du nez à un certain ambassadeur que les ennemis luy avoient envoyé, l'ayant fait boire d'autant. Toutesfois Auguste s'estant fié à Lucius Piso, qui conquit la Thrace, des plus privez affaires qu'il eust, ne s'en trouva jamais mesconté : ny Tyberius de Cossus, à qui il se deschargeoit de tous ses conseils : quoy que nous les sçachions avoir esté si fort subjects au vin, qu'il en a fallu rapporter souvent du Senat, et l'un et l'autre yvre,

Externo inflatum venas de more Lyæo.

Et commit on aussi fidelement qu'à Cassius beuveur d'eauë, à Cimber le dessein de tuer Cesar : quoy qu'il s'enyvrast souvent : D'où il respondit plaisamment, Que je portasse un tyran, moy, qui ne puis porter le vin ! Nous voyons nos Allemans noyez dans le vin, se souvenir de leur quartier, du mot, et de leur rang.

nec facilis victoria de madidis, et
Blæsis, atque mero titubantibus
.

Je n'eusse pas creu d'yvresse si profonde, estoufée, et ensevelie, si je n'eusse leu cecy dans les histoires : Qu'Attalus ayant convié à souper pour luy faire une notable indignité, ce Pausanias, qui sur ce mesme subject, tua depuis Phlippus Roy de Macedoine (Roy portant par ces belles qualitez tesmoignage de la nourriture, qu'il avoit prinse en la maison et compagnie d'Epaminondas) il le fit tant boire, qu'il peust abandonner sa beauté, insensiblement, comme le corps d'une putain buissonniere, aux muletiers et nombre d'abjects serviteurs de sa maison.

Et ce que m'aprint une dame que j'honnore et prise fort, que pres de Bordeaux, vers Castres, où est sa maison, une femme de village, veufve, de chaste reputation, sentant des premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines, qu'elle penseroit estre enceinte si ell'avoit un mary : Mais du jour à la journee, croissant l'occasion de ce soupçon, et en fin jusques à l'evidence, ell'en vint là, de faire declarer au prosne de son Eglise, que qui seroit consent de ce faict, en l'advoüant, elle promettoit de le luy pardonner, et s'il le trouvoit bon, de l'espouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardy de ceste proclamation, declara l'avoir trouvée un jour de feste, ayant bien largement prins son vin, endormie en son foyer si profondement et si indecemment, qu'il s'en peut servir sans l'esveiller. Ils vivent encore mariez ensemble.

Il est certain que l'antiquité n'a pas fort descrié ce vice : les escris mesmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement : et jusques aux Stoïciens il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d'autant, et de s'enyvrer pour relascher l'ame.

Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum
Socratem palmam promeruisse ferunt
.

Ce censeur et correcteur des autres Caton, a esté reproché de bien boire.

Narratur et prisci Catonis
Sæpe mero caluisse virtus
.

Cyrus Roy tant renommé, allegue entre ses autres loüanges, pour se preferer à son frere Artaxerxes, qu'il sçavoit beaucoup mieux boire que luy. Et és nations les mieux reiglées, et policées, cet essay de boire d'autant, estoit fort en usage. J'ay ouy dire à Silvius excellent medecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac ne s'apparessent, il est bon une fois le mois, les esveiller par cet excez, et les picquer pour les garder de s'engourdir.

Et escrit-on que les Perses apres le vin consultoient de leurs principaux affaires.

Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que mon discours : Car outre ce que je captive aysément mes creances soubs l'authorité des opinions anciennes, je le trouve bien un vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Et si nous ne nous pouvons donner du plaisir, qu'il ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, je trouve que ce vice couste moins à nostre conscience que les autres : outre ce qu'il n'est point de difficile apprest, ny malaisé à trouver : consideration non mesprisable.

Un homme avancé en dignité et en aage, entre trois principales commoditez, qu'il me disoit luy rester, en la vie, comptoit ceste-cy, et où les veut on trouver plus justement qu'entre les naturelles ? Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr, et le soigneux triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire friand, vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut avoir le goust plus lasche et plus libre. Pour estre bon beuveur, il ne faut le palais si tendre. Les Allemans boivent quasi esgalement de tout vin avec plaisir : Leur fin c'est l'avaller, plus que le gouster. Ils en ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la Françoise à deux repas, et moderéement, c'est trop restreindre les faveurs de ce Dieu. Il y faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des nuicts entieres à cet exercice, et y attachoyent souvent les jours. Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. J'ay veu un grand seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses, et fameux succez, qui sans effort, et au train de ses repas communs, ne beuvoit guere moins de cinq lots de vin : et ne se montroit au partir delà, que trop sage et advisé aux despens de noz affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie, doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de boutique, et gents de travail, ne refuser nulle occasion de boire, et avoir ce desir tousjours en teste. Il semble que touts les jours nous racourcissons l'usage de cestuy-cy : et qu'en noz maisons, comme j'ay veu en mon enfance, les desjuners, les ressiners, et les collations fussent plus frequentes et ordinaires, qu'à present. Seroit ce qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement ? Vrayement non. Mais ce peut estre que nous nous sommes beaucoup plus jettez à la paillardise, que noz peres. Ce sont deux occupations, qui s'entrempeschent en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'une part : et d'autre part la sobrieté sert à nous rendre plus coints, plus damerets pour l'exercice de l'amour.

C'est merveille des comptes que j'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle. C'estoit à luy d'en dire, estant tres advenant et par art et par nature à l'usage des dames. Il parloit peu et bien, et si mesloit son langage de quelque ornement des livres vulgaires, sur tout Espaignols : et entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment Marc Aurele. Le port, il l'avoit d'une gravité douce, humble, et tres modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne, et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Monstrueuse foy en ses paroles : et une conscience et religion en general, penchant plustost vers la superstition que vers l'autre bout. Pour un homme de petite taille, plein de vigueur, et d'une stature droitte et bien proportionnée, d'un visage aggreable, tirant sur le brun : adroit et exquis en touts nobles exercices. J'ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dit qu'il s'exerçoit les bras pour se preparer à ruer la barre, ou la pierre, ou à l'escrime : Et des souliers aux semelles plombées, pour s'alleger au courir et à sauter. Du prim-saut il a laissé en memoire des petits miracles. Je l'ay veu pardelà soixante ans se moquer de noz alaigresses : se jetter avec sa robbe fourrée sur un cheval ; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter guere en sa chambre, sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la fois. Sur mon propos il disoit, qu'en toute une province à peine y avoit il une femme de qualité, qui fust mal nommée. Recitoit des estranges privautez, nommément siennes, avec des honnestes femmes, sans soupçon quelconque. Et de soy, juroit sainctement estre venu vierge à son mariage, et si c'estoit apres avoir eu longue part aux guerres delà les monts : desquelles il nous a laissé un papier journal de sa main suyvant poinct par poinct ce qui s'y passa, et pour le publiq et pour son privé.

Aussi se maria il bien avant en aage l'an MDXXVIII, qui estoit son trentetroisiesme, sur le chemin de son retour d'Italie. Revenons à noz bouteilles.

Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement, pourroyent m'engendrer avecq raison desir de ceste faculté : car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prent premierement aux pieds : celle la touche l'enfance. De-là elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle : Les autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'une vapeur qui va montant et s'exhalant, ell'arrive au gosier, où elle fait sa derniere pose.

Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination un appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit pas jusques là : il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il prend pour son besoing : Ma constitution est, ne faire cas du boire que pour la suitte du manger : et boy à ceste cause le dernier coup tousjours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauvaise constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous avons ouvert et lavé noz pores. Aumoins il ne m'advient guere, que pour la premiere fois j'en prenne bien le goust. Anacharsis s'estonnoit que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands verres qu'au commencement. C'estoit, comme je pense, pour la mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le combat à boire d'autant. Platon defend aux enfants de boire vin avant dix huict ans, et avant quarante de s'enyvrer. Mais à ceux qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler un peu largement en leurs convives l'influence de Dionysus : ce bon Dieu, qui redonne aux hommes la gayeté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le fer s'amollit par le feu, et en ses loix, trouve telles assemblées à boire (pourveu qu'il y aye un chef de bande, à les contenir et reigler) utiles : l'yvresse estant une bonne espreuve et certaine de la nature d'un chascun : et quand et quand propre à donner aux personnes d'aage le courage de s'esbaudir en danses, et en la musique : choses utiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis. Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrinctions, en partie empruntées des Carthaginois, luy plaisent. Qu'on s'en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout juge s'en abstienne sur le point d'executer sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu'on n'y employe le jour, temps deu à d'autres occupations : ny celle nuict, qu'on destine à faire des enfants.

Ils disent, que le Philosophe Stilpon aggravé de vieillesse, hasta sa fin à escient, par le breuvage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein, suffoqua aussi les forces abbatuës par l'aage du Philosophe Arcesilaüs.

Mais c'est une vieille et plaisante question, si l'ame du sage seroit pour se rendre à la force du vin,

Si munitæ adhibet vim sapientiæ.

A combien de vanité nous pousse ceste bonne opinion, que nous avons de nous ? la plus reiglée ame du monde, et la plus parfaicte, n'a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter par terre de sa propre foiblesse. De mille il n'en est pas une qui soit droite et rassise un instant de sa vie : et se pourroit mettre en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut jamais estre. Mais d'y joindre la constance, c'est sa derniere perfection : je dis quand rien ne la choqueroit : ce que mille accidens peuvent faire. Lucrece, ce grand poëte, a beau philosopher et se bander, le voyla rendu insensé par un breuvage amoureux. Pensent ils qu'une Apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates, qu'un portefaix ? Les uns ont oublié leur nom mesme par la force d'une maladie, et une legere blessure a renversé le jugement à d'autres. Tant sage qu'il voudra, mais en fin c'est un homme : qu'est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant ? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles.

Sudores itaque et pallorem existere toto
Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri,
Caligare oculos, sonere aures, succidere artus,
Denique concidere ex animi terrore videmus
.

Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse : il faut qu'il fremisse planté au bord d'un precipice, comme un enfant : Nature ayant voulu se reserver ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique : pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d'une voix desesperée et esclatante, au moins d'une voix cassée et enroüée.

Humani a se nihil alienum putet.

Les poëtes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger seulement des larmes, leurs Heros :

Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas.

Luy suffise de brider et moderer ses inclinations : car de les emporter, il n'est pas en luy. Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et excellent juge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus tuer leurs enfans, est entré en doubte, si la vertu pouvoit donner jusques là : et si ces personnages n'avoyent pas esté plustost agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes ordinaires sont subjectes à sinistre interpretation : d'autant que nostre goust n'advient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à ce qui est au dessous.

Laissons ceste autre secte, faisant expresse profession de fierté. Mais quand en la secte mesme estimée la plus molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus : Occupavi te, Fortuna, atque cepi : omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses. Quand Anaxarchus, par l'ordonnance de Nicocreon tyran de Cypre, couché dans un vaisseau de pierre, et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n'est pas Anaxarchus : c'est son estuy que vous pilez. Quand nous oyons nos martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C'est assez rosti de ce costé la, hache le, mange le, il est cuit, recommence de l'autre. Quand nous oyons en Josephe cet enfant tout deschiré de tenailles mordantes, et persé des aleines d'Antiochus, le deffier encore, criant d'une voix ferme et asseurée : Tyran, tu pers temps, me voicy tousjours à mon aise : où est ceste douleur, où sont ces tourmens, dequoy tu me menassois ? n'y sçais tu que cecy ? ma constance te donne plus de peine, que je n'en sens de ta cruauté : ô lasche belistre tu te rens, et je me renforce : fay moy pleindre, fay moy flechir, fay moy rendre si tu peux : donne courage à tes satellites, et à tes bourreaux : les voyla defaillis de coeur, ils n'en peuvent plus : arme les, acharne les. Certes il faut confesser qu'en ces ames là, il y a quelque alteration, et quelque fureur, tant sainte soit elle. Quand nous arrivons à ces saillies Stoïques, j'ayme mieux estre furieux que voluptueux : mot d'Antisthenez. grec . Quand Sextius nous dit, qu'il ayme mieux estre enferré de la douleur que de la volupté : Quand Epicurus entreprend de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la santé, que de gayeté de coeur il deffie les maux : et mesprisant les douleurs moins aspres, dedaignant les luiter, et les combatre, qu'il en appelle et desire des fortes, poignantes, et dignes de luy :

Spumantémque dari pecora inter inertia votis
Optat aprum, aut fulvum descendere monte leonem 
:

qui ne juge que ce sont boutées d'un courage eslancé hors de son giste ? Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut : il faut qu'elle le quitte, et s'esleve, et prenant le frein aux dents, qu'elle emporte, et ravisse son homme, si loing, qu'apres il s'estonne luy-mesme de son faict. Comme aux exploicts de la guerre, la chaleur du combat pousse les soldats genereux souvent à franchir des pas si hazardeux, qu'estans revenuz à eux, ils en transissent d'estonnement les premiers. Comme aussi les poëtes sont épris souvent d'admiration de leurs propres ouvrages, et ne reconnoissoient plus la trace, par où ils ont passé une si belle carriere : C'est ce qu'on appelle aussi en eux ardeur et manie : Et comme Platon dict, que pour neant hurte à la porte de la poësie, un homme rassis : aussi dit Aristote qu'aucune ame excellente, n'est exempte de meslange de folie : Et a raison d'appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre jugement et discours : D'autant que la sagesse est un maniment reglé de nostre ame, et qu'elle conduit avec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous : qu'il faut estre hors de nous, quand nous la traittons : il faut que nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque maladie, ou enlevée de sa place par un ravissement celeste.

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CHAPITRE III
Coustume de l'Isle de Cea

SI philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit estre doubter : car c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre. Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté divine qui nous reigle sans contredit, et qui a son rang au dessus de ces humaines et vaines contestations.

Philippus estant entré à main armée au Peloponese, quelcun disoit à Damidas, que les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace : Et poltron, respondit-il, que peuvent souffrir ceux qui ne craignent point la mort ? On demandoit aussi à Agis, comment un homme pourroit vivre libre, Mesprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent evidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle nous vient : car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme : tesmoing cest enfant Lacedemonien, pris par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre de s'employer à quelque service abject, Tu verras, dit-il, qui tu as acheté, ce me seroit honte de servir, ayant la liberté si à main : et ce disant, se precipita du haut de la maison. Antipater menassant asprement les Lacedemoniens, pour les renger à certaine sienne demande : Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit, qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses, Quoy ? nous empescheras tu aussi de mourir ? C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut ; et que le present que nature nous ait faict le plus favorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs. Elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie, et cent mille yssuës. Nous pouvons avoir faute de terre pour y vivre, mais de terre pour y mourir, nous n'en pouvons avoir faute, comme respondit Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde ? il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lascheté en est cause : A mourir il ne reste que le vouloir.

Ubique mors est : optime hoc cavit Deus,
Eripere vitam nemo non homini potest :
At nemo mortem : mille ad hanc aditus patent
.

Et ce n'est pas la recepte à une seule maladie, la mort est la recepte à tous maux : C'est un port tres-asseuré, qui n'est jamais à craindre, et souvent à rechercher : tout revient à un, que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre, qu'il coure au devant de son jour, ou qu'il l'attende : D'où qu'il vienne c'est tousjours le sien : En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucune chose nous ne devons tant nous accommoder à nos humeurs, qu'en celle-là. La reputation ne touche pas une telle entreprise ; c'est folie d'en avoir respect. Le vivre, c'est servir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se conduit aux despens de la vie : on nous incise, on nous cauterise, on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment, et le sang : un pas plus outre, nous voyla gueris tout à faict. Pourquoy n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la mediane ? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Servius le Grammairien ayant la goutte, n'y trouva meilleur conseil, que de s'appliquer du poison à tuer ses jambes : Qu'elles fussent podagres à leur poste, pourveu qu'elles fussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le vivre nous est pire que le mourir.

C'est foiblesse de ceder aux maux, mais c'est folie de les nourrir.

Les Stoiciens disent, que c'est vivre convenablement à nature, pour le sage, de se departir de la vie, encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément : Et au fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pourveu qu'il soit en la plus grande part des choses, qu'ils disent estre selon nature.

Comme je n'offense les loix, qui sont faictes contre les larrons, quand j'emporte le mien, et que je coupe ma bourse : ny des boutefeuz, quand je brusle mon bois : Aussi ne suis-je tenu aux loix faictes contre les meurtriers, pour m'avoir osté ma vie.

Hegesias disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort devoit dependre de nostre eslection.

Et Diogenes rencontrant le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en littiere : qui luy escria, Le bon salut, Diogenes : A toy, point de salut, respondit-il, qui souffres le vivre estant en tel estat.

De vray quelque temps apres Speusippus se fit mourir, ennuié d'une si penible condition de vie.

Mais cecy ne s'en va pas sans contraste : Car plusieurs tiennent, que nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui nous y a mis ; et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre : Que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs : les loix nous redemandent compte de nous, pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre monde,

Proxima deinde tenent moesti loca, qui sibi lethum
Insontes peperere manu, lucémque perosi
Projecere animas
.

Il y a bien plus de constance à user la chaine qui nous tient, qu'à la rompre : et plus d'espreuve de fermeté en Regulus qu'en Caton. C'est l'indiscretion et l'impatience, qui nous haste le pas. Nuls accidens ne font tourner le dos à la vive vertu : elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l'animent et la vivifient.

Duris ut ilex tonsa bipennibus
Nigræ feraci frondis in Algido
Per damna, per cædes, ab ipso
Ducit opes animúmque ferro
.

Et comme dict l'autre :

Non est ut putas virtus, pater,
Timere vitam, sed malis ingentibus
Obstare, nec se vertere ac retro dare
.

Rebus in adversis facile est contemnere mortem.
Fortius ille facit, qui miser esse potest
.

C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans un creux, souz une tombe massive, pour eviter les coups de la fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu'il face :

Si fractus illabatur orbis,
Impavidam ferient ruinæ
.

Le plus communement, la fuitte d'autres inconveniens, nous pousse à cettuy-cy : Voire quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons :

Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori ?

Comme ceux qui de peur du precipice s'y lancent eux mesmes.

multos in summa pericula misit
Venturi timor ipse mali : fortissimus ille est,
Qui promptus metuenda pati, si cominus instent,
Et differre potest
.

usque adeo mortis formidine, vitæ
Percipit humanos odium, lucisque videndæ,
Ut sibi consciscant moerenti pectore lethum,
Obliti fontem curarum hunc esse timorem
.

Platon en ses Loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a privé son plus proche et plus amy, sçavoir est soy mesme, de la vie, et du cours des destinées, non contraint par jugement publique, ny par quelque triste et inevitable accident de la fortune, ny par une honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'une ame craintive. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule : Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont un estre plus noble et plus riche, peuvent accuser le nostre : mais c'est contre nature, que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir ; c'est une maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes. Le fruict d'un tel desir ne nous touche pas, d'autant qu'il se contredit et s'empesche en soy : celuy qui desire d'estre faict d'un homme ange, il ne faict rien pour luy : Il n'en vaudroit de rien mieux, car n'estant plus, qui se resjouyra et ressentira de cet amendement pour luy ?

Debet enim misere cui forte ægréque futurum est,
Ipse quoque esse in eo tum tempore, cùm male possit
Accidere
.

La securité ; l'indolence, l'impassibilité, la privation des maux de cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aucune commodité. Pour neant evite la guerre, celuy qui ne peut jouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n'a dequoy savourer le repos.

Entre ceux du premier advis, il y a eu grand doubte sur ce, quelles occasions sont assez justes, pour faire entrer un homme en ce party de se tuer : ils appellent cela, grec . Car quoy qu'ils dient, qu'il faut souvent mourir pour causes legeres, puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se deffaire. J'en ay allegué par cy devant des exemples : et nous lisons en outre, des vierges Milesienes, que par une conspiration furieuse, elles se pendoient les unes apres les autres, jusques à ce que le magistrat y pourveust, ordonnant que celles qui se trouveroyent ainsi penduës, fussent trainées du mesme licol toutes nuës par la ville. Quand Threicion presche Cleomenes de se tuer, pour le mauvais estat de ses affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la battaille qu'il venoit de perdre, d'accepter cette autre, qui luy est seconde en honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir ou une mort, ou une vie honteuse. Cleomenes d'un courage Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé : C'est une recepte, dit-il, qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu'il y a un doigt d'esperance de reste : que le vivre est quelquefois constance et vaillance : qu'il veut que sa mort mesme serve à son païs, et en veut faire un acte d'honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres avoir essaié le dernier point de la fortune. Tous les inconveniens ne valent pas qu'on vueille mourir pour les eviter.

Et puis y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à juger, à quel poinct nous sommes justement au bout de nostre esperance :

Sperat et in sæva victus gladiator arena,
Sit licet infesto pollice turba minax
.

Toutes choses, disoit un mot ancien, sont esperables à un homme pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-je plustost en la teste cela, que la fortune peut toutes choses pour celuy qui est vivant ; que cecy, que fortune ne peut rien sur celuy qui sçait mourir ? On voit Josephe engagé en un si apparent danger et si prochain, tout un peuple s'estant eslevé contre luy, que par discours il n'y pouvoit avoir aucune resource : toutefois estant, comme il dit, conseillé sur ce point, par un de ses amis de se deffaire, bien luy servit de s'opiniastrer encore en l'esperance : car la fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu'il s'en veid delivré sans aucun inconvenient. Et Cassius et Brutus au contraire, acheverent de perdre les reliques de la Romaine liberté, de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité, dequoy ils se tuerent avant le temps et l'occasion. A la journée de Serisolles Monsieur d'Anguien essaïa deux fois de se donner de l'espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se porta mal en l'endroit où il estoit : et cuida par precipitation se priver de la jouyssance d'une si belle victoire. J'ay veu cent lievres se sauver soubs les dents des levriers : Aliquis carnifici suo superstes fuit.

Multa dies variúsque labor mutabilis ævi
Rettulit in melius, multos alterna revisens
Lusit, et in solido rursus fortuna locavit
.

Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles eviter on aye droit de se tuer : La plus aspre de toutes, c'est la pierre à la vessie, quand l'urine en est retenuë. Seneque, celles seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame.

Pour eviter une pire mort, il y en a qui sont d'advis de la prendre à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à Rome, trouva moyen de nuict d'eschapper. Mais suivy par ses gardes, avant que se laisser reprendre, il se donna de l'espée au travers le corps.

Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à l'extremité par les Romains, furent d'advis au peuple de se tuer tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de frapper, non de se couvrir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, un Sicilien qui avoit deux belles filles prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur mort. Cela faict, sortant en ruë avec une arbaleste et une arquebouze, de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s'approcherent de sa porte : et puis mettant l'espée au poing, s'alla mesler furieusement, où il fut soudain envelopé et mis en pieces : se sauvant ainsi du servage, apres en avoir delivré les siens.

Les femmes Juifves apres avoir faict circoncire leurs enfans, s'alloient precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a compté qu'un prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses parens advertis qu'il seroit certainement condamné, pour eviter la honte de telle mort, aposterent un Prestre pour luy dire, que le souverain remede de sa delivrance, estoit qu'il se recommandast à tel sainct, avec tel et tel voeu, et qu'il fust huict jours sans prendre aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu'il sentist en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepveu de se tuer, plustost que d'attendre la main de la justice, luy disoit que c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conserver sa vie, pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher trois ou quatre jours apres ; et que c'estoit servir ses ennemis, de garder son sang pour leur en faire curée.

Il se lict dans la Bible, que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant envoyé ses satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur de sa vertu, le Pere aux Juifs, comme ce bon homme n'y veist plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant de mourir genereusement, plustost que de venir entre les mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de son rang, qu'il se frappa de son espée : mais le coup pour la haste, n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'un mur, au travers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant encore quelque reste de vie, il r'alluma son courage, et s'eslevant en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse donna jusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n'en pouvant plus, il print par l'une de ses playes à deux mains ses entrailles, les deschirant et froissant, et les jetta à travers les poursuivans, appellant sur eux et attestant la vengeance divine.

Des violences qui se font à la conscience, la plus à eviter à mon advis, c'est celle qui se faict à la chasteté des femmes ; d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel, naturellement meslé parmy : et à cette cause, le dissentement n'y peut estre assez entier ; et semble que la force soit meslée à quelque volonté. L'histoire Ecclesiastique a en reverence plusieurs tels exemples de personnes devotes qui appellerent la mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées, celle-là se precipita dans la riviere avec sa mere et ses soeurs, pour eviter la force de quelques soldats : et cette-cy se tua aussi pour eviter la force de Maxentius l'Empereur.

Il nous sera à l'adventure honnorable aux siecles advenir, qu'un sçavant autheur de ce temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que d'entrer en l'horrible conseil d'un tel desespoir. Je suis marry qu'il n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que j'apprins à Toulouse d'une femme, passée par les mains de quelques soldats : Dieu soit loüé, disoit-elle, qu'au moins une fois en ma vie, je m'en suis soulée sans peché.

A la verité ces cruautez ne sont pas dignes de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s'en voit infiniment purgé depuis ce bon advertissement. Suffit qu'elles dient Nenny, en le faisant, suyvant la regle du bon Marot.

L'Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort une vie peneuse.

Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et l'advenir et le passé.

Granius Silvanus et Statius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent : ou pour ne vivre de la grace d'un si meschant homme, ou pour n'estre en peine une autre fois d'un second pardon : veu sa facilité aux soupçons et accusations, à l'encontre des gents de bien.

Spargapizés fils de la Royne Tomyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere faveur, que Cyrus luy fit de le faire destacher : n'ayant pretendu autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse.

Bogez gouverneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition de s'en retourner seurement en Asie à tout sa chevance, impatient de survivre à la perte de ce que son maistre luy avoit donné en garde : et apres avoir deffendu jusqu'à l'extremité sa ville, n'y restant plus que manger, jecta premierement en la riviere de Strymon tout l'or, et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouvoir faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer un grand bucher, et d'esgosiller femmes, enfants, concubines et serviteurs, les meit dans le feu, et puis soy-mesme.

Ninachetuen seigneur Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy Portugais ; de le deposseder, sans aucune cause apparante, de la charge qu'il avoit en Malaca, pour la donner au Roy de Campar : print à part soy, cette resolution. Il fit dresser un eschaffault plus long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé, et orné de fleurs, et de parfuns en abondance. Et puis, s'estant vestu d'une robbe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault prix, sortit en ruë : et par des degrez monta sur l'eschaffault, en un coing duquel il y avoit un bucher de bois aromatiques allumé. Le monde accourut voir, à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés. Ninachetuen remontra d'un visage hardy et mal contant, l'obligation que la nation Portugaloise luy avoit : combien fidelement il avoit versé en sa charge : qu'ayant si souvent tesmoigné pour autruy, les armes à la main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour soy mesme : que fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'injure qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit de s'en oster le sentiment : et de ne servir de fable au peuple, et de triomphe, à des personnes qui valoient moins que luy. Ce disant il se jetta dans le feu.

Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme de Labeo, pour encourager leurs maris à eviter les dangers, qui les pressoient, ausquels elles n'avoyent part, que par l'interest de l'affection conjugale, engagerent volontairement la vie pour leur servir en cette extreme necessité, d'exemple et de compagnie. Ce qu'elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerva le fit pour sa patrie, moins utilement, mais de pareil amour. Ce grand Jurisconsulte, fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit, pres de l'Empereur, n'eut autre cause de se tuer, que la compassion du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien adjouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fulvius, familier d'Auguste. Auguste ayant descouvert, qu'il avoit esventé un secret important qu'il luy avoit fié : un matin qu'il le vint voir, luy en fit une maigre mine. Il s'en retourne au logis plain de desespoir, et dict tout piteusement à sa femme, qu'estant tombé en ce malheur, il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que raison, veu qu'ayant assez souvent experimenté l'incontinance de ma langue, tu ne t en és point donné de garde. Mais laisse, que je me tue la premiere : et sans autrement marchander, se donna d'une espée dans le corps.

Vibius Virius desesperé du salut de sa ville assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere deliberation de leur Senat, apres plusieurs remonstrances employées à cette fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la fortune par leurs propres mains. Les ennemis les en auroient en honneur, et Hannibal sentiroit de combien fideles amis il auroit abandonnés : Conviant ceux qui approuveroient son advis, d'aller prendre un bon souper, qu'on avoit dressé chez luy, où apres avoir fait bonne chere, ils boiroyent ensemble de ce qu'on luy presenteroit ; breuvage qui delivrera noz corps des tourments, noz ames des injures, noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux, que les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez. J'ay, disoit-il, mis ordre qu'il y aura personnes propres à nous jetter dans un bucher au devant de mon huis, quand nous serons expirez. Assez approuverent cette haute resolution : peu l'imiterent. Vingt sept Senateurs le suivirent : et apres avoir essayé d'estouffer dans le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel mets : et s'entre-embrassans apres avoir en commun deploré le malheur de leur païs : les uns se retirerent en leurs maisons, les autres s'arresterent, pour estre enterrez dans le feu de Vibius avec luy : et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant occupé les veines, et retardant l'effect du poison, qu'aucuns furent à une heure pres de veoir les ennemis dans Capouë, qui fut emportée le lendemain, et d'encourir les miseres qu'ils avoyent si cherement fuy. Taurea Jubellius, un autre citoyen de là, le Consul Fulvius retournant de cette honteuse boucherie qu'il avoit faicte de deux cents vingtcinq Senateurs, le rappella fierement par son nom, et l'ayant arresté : Commande, fit-il, qu'on me massacre aussi apres tant d'autres, afin que tu te puisses vanter d'avoir tué un beaucoup plus vaillant homme que toy. Fulvius le desdaignant, comme insensé : aussi que sur l'heure il venoit de recevoir lettres de Rome contraires à l'inhumanité de son execution, qui luy lioient les mains : Jubellius continua : Puis que mon païs prins, mes amis morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour les soustraire à la desolation de cette ruine, il m'est interdict de mourir de la mort de mes concitoyens : empruntons de la vertu la vengeance de cette vie odieuse. Et tirant un glaive, qu'il avoit caché, s'en donna au travers la poictrine, tumbant renversé, mourant aux pieds du Consul.

Alexandre assiegeoit une ville aux Indes, ceux de dedans se trouvans pressez, se resolurent vigoureusement à le priver du plaisir de cette victoire, et s'embraiserent universellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité. Nouvelle guerre, les ennemis combattoient pour les sauver, eux pour se perdre, et faisoient pour garentir leur mort, toutes les choses qu'on fait pour garentir sa vie.

Astapa ville d'Espaigne se trouvant foible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains, les habitans firent amas de leurs richesses et meubles en la place, et ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants, et l'ayants entouré de bois et matiere propre à prendre feu soudainement, et laissé cinquante jeunes hommes d'entre eux pour l'execution de leur resolution, feirent une sortie, où suivant leur voeu, à faute de pouvoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante, apres avoir massacré toute ame vivante esparse par leur ville, et mis le feu en ce monceau, s'y lancerent aussi, finissants leur genereuse liberté en un estat insensible plus tost, que douloureux et honteux : et montrant aux ennemis, que si fortune l'eust voulu, ils eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme ils avoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et mortelle à ceux, qui amorsez par la lueur de l'or coulant en cette flamme, s'en estants approchez en bon nombre, y furent suffoquez et bruslez : le reculer leur estant interdict par la foulle, qui les suivoit. Les Abydeens pressez par Philippus, se resolurent de mesmes : mais estans prins de trop court, le Roy qui eut horreur de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors et les meubles, qu'ils avoyent diversement condamnez au feu et au naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur conceda trois jours à se tuer, avec plus d'ordre et plus à l'aise : lesquels ils remplirent de sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté : et ne s'en sauva une seule personne, qui eust pouvoir sur soy. Il y a infinis exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus aspres, d'autant que l'effect en est plus universel. Elles le sont moins que separées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le fait en tous : l'ardeur de la societé ravissant les particuliers jugements.

Les condamnez qui attendoyent l'execution, du temps de Tibere, perdoyent leurs biens, et estoyent privez de sepulture : ceux qui l'anticipoyent en se tuants eux-mesmes, estoyent enterrez, et pouvoyent faire testament.

Mais on desire aussi quelquefois la mort pour l'esperance d'un plus grand bien. Je desire, dict Sainct Paul, estre dissoult, pour estre avec Jesus Christ : et, Qui me desprendra de ces liens ? Cleombrotus Ambraciota ayant leu le Phædon de Platon, entra en si grand appetit de la vie advenir, que sans autre occasion il s'alla precipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire, à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement. Jacques du Chastel Evesque de Soissons, au voyage d'outremer que fit Sainct Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de revenir en France, laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de s'en aller plus tost en Paradis ; et ayant dict à Dieu à ses amis, donna seul à la veuë d'un chacun, dans l'armée des ennemis, où il fut mis en pieces.

En certain Royaume de ces nouvelles terres, au jour d'une solemne procession, auquel l'idole qu'ils adorent, est promenée en publicq, sur un char de merveilleuse grandeur : outre ce qu'il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair vive, à luy offrir : il s'en void nombre d'autres, se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les rouës, pour en acquerir apres leur mort, veneration de saincteté, qui leur est rendue.

La mort de cet Evesque les armes au poing, a de la generosité plus, et moins de sentiment : l'ardeur du combat en amusant une partie.

Il y a des polices qui se sont meslées de regler la justice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il se gardoit au temps passé du venin preparé à tout de la cigue, aux despens publics, pour ceux qui voudroient haster leurs jours ; ayants premierement approuvé aux six cens, qui estoit leur Senat, les raisons de leur entreprise : et n'estoit loisible autrement que par congé du magistrat, et par occasions legitimes, de mettre la main sur soy.

Cette loy estoit encor'ailleurs. Sextus Pompeius allant en Asie, passa par l'Isle de Cea de Negrepont ; il advint de fortune pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'un de ceux de sa compagnie, qu'une femme de grande authorité, ayant rendu compte à ses citoyens, pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie, pria Pompeius d'assister à sa mort, pour la rendre plus honorable : ce qu'il fit, et ayant long temps essayé pour neant, à force d'eloquence (qui luy estoit merveilleusement à main) et de persuasion, de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast. Elle avoit passé quatre vingts dix ans, en tres-heureux estat d'esprit et de corps, mais lors couchée sur son lict, mieux paré que de coustume, et appuyée sur le coude : Les dieux, dit elle, ô Sextus Pompeiüs, et plustost ceux que je laisse, que ceux que je vay trouver, te sçachent gré dequoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller de ma vie, et tesmoing de ma mort. De ma part, ayant tousjours essayé le favorable visage de fortune, de peur que l'envie de trop vivre ne m'en face voir un contraire, je m'en vay d'une heureuse fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux filles et une legion de nepveux : Cela faict, ayant presché et enhorté les siens à l'union et à la paix, leur ayant departy ses biens, et recommandé les dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'une main asseurée la coupe, où estoit le venin, et ayant faict ses voeux à Mercure, et les prieres de la conduire en quelque heureux siege en l'autre monde, avala brusquement ce mortel breuvage. Or entretint elle la compagnie, du progrez de son operation : et comme les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l'une apres l'autre : jusques à ce qu'ayant dict en fin qu'il arrivoit au coeur et aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office, et luy clorre les yeux.

Pline recite de certaine nation Hyperborée, qu'en icelle, pour la douce temperature de l'air, les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitans ; mais qu'estans las et saouls de vivre, ils ont en coustume au bout d'un long aage, apres avoir faict bonne chere, se precipiter en la mer, du hault d'un certain rocher, destiné à ce service.

La douleur, et une pire mort, me semblent les plus excusables incitations.

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CHAPITRE IV
A demain les affaires

JE donne avec raison, ce me semble, la Palme à Jacques Amiot, sur tous noz escrivains François ; non seulement pour la naïfveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la constance d'un si long travail, ny pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu developper si heureusement un autheur si espineux et ferré (car on m'en dira ce qu'on voudra, je n'entens rien au Grec, mais je voy un sens si bien joint et entretenu, par tout en sa traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de l'autheur, ou ayant par longue conversation, planté vivement dans son ame, une generale Idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins rien presté qui le desmente, ou qui le desdie) mais sur tout, je luy sçay bon gré, d'avoir sçeu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans estions perdus, si ce livre ne nous eust relevé du bourbier : sa mercy nous osons à cett'heure et parler et escrire : les dames en regentent les maistres d'escole : c'est nostre breviaire. Si ce bon homme vit, je luy resigne Xenophon pour en faire autant. C'est un'occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse. Et puis, je ne sçay comment il me semble, quoy qu'il se desmesle bien brusquement et nettement d'un mauvais pas, que toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé, et qu'il roulle à son aise.

J'estois à cett'heure sur ce passage, où Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à une sienne declamation à Rome, y receut un pacquet de la part de l'Empereur, et temporisa de l'ouvrir, jusques à ce que tout fust faict : En quoy (dit-il) toute l'assistance loua singulierement la gravité de ce personnage. De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous fait avec tant d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses, pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous apporte : il a eu raison de louër la gravité de Rusticus : et pouvoit encor y joindre la louange de sa civilité et courtoisie, de n'avoir voulu interrompre le cours de sa declamation : Mais je fay doubte qu'on le peust louër de prudence : car recevant à l'improveu lettres, et notamment d'un Empereur, il pouvoit bien advenir que le differer à les lire, eust esté d'un grand prejudice.

Le vice contraire à la curiosité, c'est la nonchalance : vers laquelle je panche evidemment de ma complexion ; et en laquelle j'ay veu plusieurs hommes si extremes, que trois ou quatre jours apres ; on retrouvoit encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu'on leur avoit envoyées.

Je n'en ouvris jamais, non seulement de celles, qu'on m'eust commises : mais de celles mesmes que la fortune m'eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d'importance qu'il lit, quand je suis à costé d'un grand. Jamais homme ne s'enquit moins, et ne fureta moins és affaires d'autruy.

Du temps de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant en bonne compagnie à soupper, avoir remis à lire un advertissement qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m'a appris que Julius Cæsar se fust sauvé, si allant au Senat, le jour qu'il y fut tué par les conjurez, il eust leu un memoire qu'on luy presenta. Et fait aussi le compte d'Archias Tyran de Thebes, que le soir avant l'execution de l'entreprise que Pelopidas avoit faicte de le tuer, pour remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par un autre Archias Athenien de poinct en poinct, ce qu'on luy preparoit : et que ce pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l'ouvrir, disant ce mot, qui depuis passa en proverbe en Grece : A demain les affaires.

Un sage homme peut à mon opinion pour l'interest d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer un autre affaire d'importance, remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouveau : mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme ayant charge publique ; pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à Rome la place Consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honorable à table, pour estre plus à delivre, et plus accessible à ceux qui surviendroyent, pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage, que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise d'autres affaires et survenances.

Mais quand tout est dict, il est malaisé és actions humaines, de donner reigle si juste par discours de raison, que la fortune n'y maintienne son droict.

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CHAPITRE V
De la conscience

VOYAGEANT un jour, mon frere sieur de la Brousse et moy, durant noz guerres civiles, nous rencontrasmes un gentilhomme de bonne façon : il estoit du party contraire au nostre, mais je n'en sçavois rien, car il se contrefaisoit autre : Et le pis de ces guerres, c'est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant distingué d'avec vous d'aucune marque apparente, ny de langage, ny de port, nourry en mesmes loix, moeurs et mesme air, qu'il est mal-aisé d'y eviter confusion et desordre. Cela me faisoit craindre à moy-mesme de r'encontrer nos trouppes, en lieu où je ne fusse cogneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, et de pis à l'advanture. Comme il m'estoit autrefois advenu : car en un tel mescompte, je perdis et hommes et chevaux, et m'y tua lon miserablement, entre autres, un page gentil-homme Italien, que je nourrissois soigneusement ; et fut estainte en luy une tresbelle enfance, et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en avoit une frayeur si esperduë, et je le voyois si mort à chasque rencontre d'hommes à cheval, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que je devinay en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit. Il sembloit à ce pauvre homme qu'au travers de son masque et des croix de sa cazaque on iroit lire jusques dans son coeur, ses secrettes intentions. Tant est merveilleux l'effort de la conscience : Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,

Occultum quatiens animo tortore flagellum.

Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Poeonien reproché d'avoir de gayeté de coeur abbatu un nid de moineaux, et les avoir tuez : disoit avoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide jusques lors avoit esté occulte et inconnu : mais les furies vengeresses de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en devoit porter la penitence.

Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien pres le peché : car il dit qu'elle naist en l'instant et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique des tourmens contre soy.

Malum consilium consultori pessimum.

Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd son esguillon et sa force pour jamais ;

vitásque in vulnere ponunt.

Les Cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, par une contrarieté de nature. Aussi à mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre un desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles, veillans et dormans,

Quippe ubi se multi per somnia sæpe loquentes
Aut morbo delirantes procraxe ferantur,
Et celata diu in medium peccata dedisse
.

Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans une marmitte, et que son coeur murmuroit en disant ; Je te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu'ils ne se peuvent asseurer d'estre cachez, la conscience les descouvrant à eux mesmes,

prima est hæc ultio, quod se
Judice nemo nocens absoluitur
.

Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance et de confiance. Et je puis dire avoir marché en plusieurs hazards, d'un pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science que j'avois de ma volonté, et innocence de mes desseins.

Conscia mens ut cuique sua est, ita concipit intra
Pectora pro facto, spemque metùmque suo
.

Il y en a mille exemples : il suffira d'en alleguer trois de mesme personnage.

Scipion estant un jour accusé devant le peuple Romain d'une accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flatter ses juges : Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de juger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous avez l'authorité de juger de tout le monde. Et un'autrefois, pour toute responce aux imputations que luy mettoit sus un Tribun du peuple, au lieu de plaider sa cause : Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre graces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnerent contre les Carthaginois en pareil jour que cettuy-cy. Et se mettant à marcher devant vers le temple, voylà toute l'assemblée, et son accusateur mesmes à sa suitte. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour luy demander compte de l'argent manié en la province d'Antioche, Scipion estant venu au Senat pour cet effect, produisit le livre des raisons qu'il avoit dessoubs sa robbe, et dit, que ce livre en contenoit au vray la recepte et la mise : mais comme on le luy demanda pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire cette honte à soy-mesme : et de ses mains en la presence du Senat le deschira et mit en pieces. Je ne croy pas qu'une ame cauterizée sçeust contrefaire une telle asseurance : il avoit le coeur trop gros de nature, et accoustumé à trop haute fortune, dit Tite Live, pour sçavoir estre criminel, et se demettre à la bassesse de deffendre son innocence.

C'est une dangereuse invention que celle des gehennes, et semble que ce soit plustost un essay de patience que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas ? Et au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce dequoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l'a faict, un si beau guerdon, que de la vie, luy estant proposé ? Je pense que le fondement de cette invention, vient de la consideration de l'effort de la conscience. Car au coulpable il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu'elle l'affoiblisse : et de l'autre part qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de danger.

Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs ?

Etiam innocentes cogit mentiri dolor.

D'où il advient, que celuy que le juge a gehenné pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de faulces confessions. Entre lesquels je loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre luy fit, et le progrez de sa gehenne.

Mais tant y a que c'est (dit-on) le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inventer : bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon advis. Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la Romaine, qui les appellent ainsin, estiment horrible et cruel de tourmenter et desrompre un homme, de la faute duquel vous estes encore en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance ? Estes vous pas injustes, qui pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que le tuer ? Qu'il soit ainsi, voyez combien de fois il ayme mieux mourir sans raison, que de passer par ceste information plus penible que le supplice, et qui souvent par son aspreté devance le supplice, et l'execute. Je ne sçay d'où je tiens ce conte, mais il rapporte exactement la conscience de nostre justice. Une femme de village accusoit devant le General d'armée, grand justicier, un soldat, pour avoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui luy restoit à les substanter, ceste armée ayant tout ravagé. De preuve il n'y en avoit point. Le General apres avoir sommé la femme, de regarder bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coulpable de son accusation, si elle mentoit : et elle persistant, il fit ouvrir le ventre au soldat, pour s'esclaircir de la verité du faict : et la femme se trouva avoir raison. Condemnation instructive.

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CHAPITRE VI
De l'exercitation

IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre creance s'y applique volontiers, soyent assez puissantes pour nous acheminer jusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger : autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y trouvera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentez d'attendre à couvert et en repos les rigueurs de la fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez et nouveaux au combat : ains ils luy sont allez au devant, et se sont jettez à escient à la preuve des difficultez. Les uns en ont abandonné les richesses, pour s'exercer à une pauvreté volontaire : les autres ont recherché le labeur, et une austerité de vie penible, pour se durcir au mal et au travail : d'autres se sont privez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et des membres propres à la generation, de peur que leur service trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut par usage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte, l'indigence, et tels autres accidents : mais quant à la mort, nous ne la pouvons essayer qu'une fois : nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons.

Il s'est trouvé anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort mesme, de la gouster et savourer : et ont bandé leur esprit, pour voir que c'estoit de ce passage : mais ils ne sont pas revenus nous en dire les nouvelles.

nemo expergitus extat
Frigida quem semel est vitai pausa sequuta
.

Canius Julius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant esté condamné à la mort par ce marault de Caligula : outre plusieurs merveilleuses preuves qu'il donna de sa resolution, comme il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, un philosophe son amy luy demanda : Et bien Canius, en quelle démarche est à ceste heure vostre ame ? que fait elle ? en quels pensemens estes vous ? Je pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et si brief, je pourray appercevoir quelque deslogement de l'ame, et si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si j'en aprens quelque chose, en revenir donner apres, si je puis, advertissement à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement jusqu'à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy servist de leçon, et avoir loisir de penser ailleurs en un si grand affaire ?

Jus hoc animi morientis habebat.

Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous apprivoiser à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouvons avoir experience, sinon entiere et parfaicte : aumoins telle qu'elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons approcher, nous la pouvons reconnoistre : et si nous ne donnons jusques à son fort, aumoins verrons nous et en pratiquerons les advenuës. Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu'il a de la mort.

Combien facilement nous passons du veiller au dormir, avec combien peu d'interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous !

A l'adventure pourroit sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil, qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy nature nous instruict, qu'elle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour vivre, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte.

Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident en defaillance de coeur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là à mon advis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage : Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre, qu'il porte avec soy aucun travail ou desplaisir : d'autant que nous ne pouvons avoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort, qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches que nous avons à craindre et celles-là peuvent tomber en experience.

Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect. J'ay passé une bonne partie de mon aage en une parfaite et entiere santé : je dy non seulement entiere, mais encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste, me faisoit trouver si horrible la consideration des maladies, que quand je suis venu à les experimenter, j'ay trouvé leurs pointures molles et lasches au prix de ma crainte.

Voicy que j'espreuve tous les jours : Suis-je à couvert chaudement dans une bonne sale, pendant qu'il se passe une nuict orageuse et tempesteuse : je m'estonne et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne : y suis-je moy-mesme, je ne desire pas seulement d'estre ailleurs.

Cela seul, d'estre tousjours enfermé dans une chambre, me sembloit insupportable : je fus incontinent dressé à y estre une semaine, et un mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse : Et ay trouvé que lors de ma santé, je plaignois les malades beaucoup plus, que je ne me trouve à plaindre moy-mesme, quand j'en suis ; et que la force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et verité de la chose. J'espere qu'il m'en adviendra de mesme de la mort : et qu'elle ne vaut pas la peine que je prens à tant d'apprests que je dresse, et tant de secours que j'appelle et assemble pour en soustenir l'effort. Mais à toutes advantures nous ne pouvons nous donner trop d'avantage.

Pendant nos troisiesmes troubles, ou deuxiesmes (il ne me souvient pas bien de cela) m'estant allé un jour promener à une lieuë de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres civiles de France ; estimant estre en touté seureté, et si voisin de ma retraicte, que je n'avoy point besoin de meilleur equipage, j'avoy pris un cheval bien aisé, mais non guere ferme. A mon retour, une occasion soudaine s'estant presentée, de m'aider de ce cheval à un service, qui n'estoit pas bien de son usage, un de mes gens grand et fort, monté sur un puissant roussin, qui avoit une bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et devancer ses compaignons, vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval, et le foudroyer de sa roideur et de sa pesanteur, nous envoyant l'un et l'autre les pieds contre-mont : si que voila le cheval abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la renverse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que j'avoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces, n'ayant ny mouvement, ny sentiment non plus qu'une souche. C'est le seul esvanouissement que j'aye senty, jusques à ceste heure. Ceux qui estoient avec moy, apres avoir essayé par tous les moyens qu'ils peurent, de me faire revenir, me tenans pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m'emportoient avec beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là, environ une demy lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres avoir esté plus de deux grosses heures tenu pour trespassé, je commençay à me mouvoir et respirer : car il estoit tombé si grande abondance de sang dans mon estomach, que pour l'en descharger, nature eut besoin de resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où je rendy un plein seau de bouillons de sang pur : et plusieurs fois par le chemin, il m'en falut faire de mesme. Par là je commençay à reprendre un peu de vie, mais ce fut par les menus, et par un si long traict de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans de la mort que de la vie.

Perche dubbiosa anchor del suo ritorno
Non s'assecura attonita la mente
.

Ceste recordation que j'en ay fort empreinte en mon ame, me representant son visage et son idée si pres du naturel, me concilie aucunement à elle. Quand je commençay à y voir, ce fut d'une veuë si trouble, si foible, et si morte, que je ne discernois encores rien que la lumiere,

come quel ch'or apre, or chiude
Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto
.

Quant aux functions de l'ame, elles naissoient avec mesme progrez, que celles du corps. Je me vy tout sanglant : car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang que j'avoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que j'avoy une harquebusade en la teste : de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des lévres : je fermois les yeux pour ayder (ce me sembloit) à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit une imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste : mais à la verité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à ceste douceur, que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil.

Je croy que c'est ce mesme estat, où se trouvent ceux qu'on void défaillans de foiblesse, en l'agonie de la mort : et tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéves douleurs, ou avoir l'ame pressée de cogitations penibles. C'a esté tousjours mon advis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la Boëtie, que ceux que nous voyons ainsi renversez et assoupis aux approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par accident d'une apoplexie, ou mal caduc,

vi morbi sæpe coactus
Ante oculos aliquis nostros ut fulminis ictu
Concidit, Et spumas agit, ingemit, et fremit artus,
Desipit, extentat nervos, torquetur, anhelat,
Inconstanter et in jactando membra fatigat,

ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes, par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et quelques mouvemens que nous leur voyons faire du corps : j'ay tousjours pensé, dis-je, qu'ils avoient et l'ame et le corps enseveli, et endormy.

Vivit et est vitæ nescius ipse suæ.

Et ne pouvois croire qu'à un si grand estonnement de membres, et si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force au dedans pour se recognoistre : et que par ainsin ils n'avoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire juger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient pas fort à plaindre.

Je n'imagine aucun estat pour moy si insupportable et horrible, que d'avoir l'ame vifve, et affligée, sans moyen de se declarer : Comme je dirois de ceux qu'on envoye au supplice, leur ayant couppé la langue : si ce n'estoit qu'en ceste sorte de mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée d'un ferme visage et grave : Et comme ces miserables prisonniers qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessive et impossible : tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur misere.

Les Poëtes ont feint quelques dieux favorables à la delivrance de ceux qui trainoient ainsin une mort languissante :

hunc ego Diti
Sacrum jussa fero, téque isto corpore solvo
.

Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester, ou des mouvemens qui semblent avoir quelque consentement à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils vivent pourtant, au moins une vie entiere. Il nous advient ainsi sur le beguayement du sommeil, avant qu'il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyvre les voix, d'une ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner qu'aux bords de l'ame : et faisons des responses à la suitte des dernieres paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens.

Or à present que je l'ay essayé par effect, je ne fay nul doubte que je n'en aye bien jugé jusques à ceste heure. Car premierement estant tout esvanouy, je me travaillois d'entr'ouvrir mon pourpoinct à beaux ongles (car j'estoy desarmé) et si sçay que je ne sentois en l'imagination rien qui me blessast : Car il y a plusieurs mouvemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.

Semianimesque micant digiti, ferrúmque retractant.

Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au devant de leur cheute, par une naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent des offices, et ont des agitations à part de nostre discours :

Falciferos memorant currus abscindere membra,
Ut tremere in terra videatur ab artubus, id quod
Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis
Mobilitate mali non quit sentire dolorem
.

J'avoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient d'elles mesmes, comme elles font souvent, où il nous demange, contre l'advis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il a des parties qui se branslent, dressent et couchent souvent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse, ne se peuvent dire nostres : Pour les faire nostres, il faut que l'homme y soit engagé tout entier : et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

Comme j'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute avoit desja couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré, avec les cris accoustumez en telles choses : non seulement je respondois quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils disent que je m'advisay de commander qu'on donnast un cheval à ma femme, que je voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et mal-aisé. Il semble que ceste consideration deust partir d'une ame esveillée ; si est-ce que je n'y estois aucunement : c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent esmeuz par les sens des yeux et des oreilles : ils ne venoyent pas de chez moy. Je ne sçavoy pourtant ny d'où je venoy, ny où j'aloy, ny ne pouvois poiser et considerer ce qu'on me demandoit : ce sont de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme d'un usage : ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle impression des sens.

Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce et paisible : je n'avoy affliction ny pour autruy ny pour moy : c'estoit une langueur et une extreme foiblesse, sans aucune douleur. Je vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché, je senty une infinie douceur à ce repos : car j'avoy esté vilainement tirassé par ces pauvres gens, qui avoyent pris la peine de me porter sur leurs bras, par un long et tres-mauvais chemin, et s'y estoient lassez deux ou trois fois les uns apres les autres. On me presenta force remedes, dequoy je n'en receuz aucun, tenant pour certain, que j'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans mentir une mort bien heureuse : car la foiblesse de mon discours me gardoit d'en rien juger, et celle du corps d'en rien sentir. Je me laissoy couler si doucement, et d'une façon si molle et si aisée, que je ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit. Quand je vins à revivre, et à reprendre mes forces,

Ut tandem sensus convaluere mei,

qui fut deux ou trois heures apres, je me senty tout d'un train rengager aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que j'en cuiday remourir encore un coup : mais d'une mort plus vifve, et me sens encore de la secousse de ceste froissure. Je ne veux pas oublier cecy, que la derniere chose en quoy je me peuz remettre, ce fut la souvenance de cet accident : et me fis redire plusieurs fois, où j'aloy, d'où je venoy, à quelle heure cela m'estoit advenu, avant que de le pouvoir concevoir. Quant à la façon de ma cheute, on me la cachoit, en faveur de celuy, qui en avoit esté cause, et m'en forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s'entr'ouvrir, et me representer l'estat, où je m'estoy trouvé en l'instant que j'avoy aperçeu ce cheval fondant sur moy (car je l'avoy veu à mes talons, et me tins pour mort : mais ce pensement avoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y engendrer) il me sembla que c'estoit un esclair qui me frapoit l'ame de secousse, et que je revenoy de l'autre monde.

Ce conte d'un evénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que j'en ay tirée pour moy : car à la verité pour s'aprivoiser à la mort, je trouve qu'il n'y a que de s'en avoisiner. Or, comme dit Pline, chacun est à soy-mesmes une tres bonne discipline, pourveu qu'il ait la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est mon estude : et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne.

Et ne me doibt pourtant sçavoir mauvais gré, si je la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident servir à un autre. Au demeurant, je ne gaste rien, je n'use que du mien. Et si je fay le fol, c'est à mes despends, et sans l'interest de personne : Car c'est en follie, qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'avons nouvelles que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin : Et si ne pouvons dire, si c'est du tout en pareille maniere à ceste-cy, n'en connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est jetté sur leur trace : C'est une espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyvre une alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit : de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes : de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations : Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde : ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que je n'ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si j'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fay part de ce que j'ay apprins en ceste cy : quoy que je ne me contente guere du progrez que j'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description de soy-mesmes, ny certes en utilité. Encore se faut il testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en place. Or je me pare sans cesse : car je me descris sans cesse. La coustume a faict le parler de soy, vicieux : Et le prohibe obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousjours estre attachée aux propres tesmoignages.

Au lieu qu'on doit moucher l'enfant, cela s'appelle l'enaser,

In vitium ducit culpæ fuga.

Je trouve plus de mal que de bien à ce remede : Mais quand il seroit vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple de soy : je ne doy pas suyvant mon general dessein, refuser une action qui publie ceste maladive qualité, puis qu'elle est en moy : et ne doy cacher ceste faute, que j'ay non seulement en usage, mais en profession. Toutesfois à dire ce que j'en croy, cette coustume a tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyvrent. On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de ceste reigle, qu'elle ne regarde que la populaire defaillance : Ce sont brides à veaux, desquelles ny les saincts, que nous oyons si hautement parler d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne fay-je moy, quoy que je soye aussi peu l'un que l'autre. S'ils n'en escrivent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne feignent ils pas de se jetter bien avant sur le trottoir. Dequoy traitte Socrates plus largement que de soy ? A quoy achemine il plus souvent les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la leçon de leur livre, mais de l'estre et branle de leur ame ? Nous nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on, que les accusations. Nous disons donc tout : car nostre vertu mesme est fautiere et repentable : Mon mestier et mon art, c'est vivre. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et usage : qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastimens non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'un autre, non selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en avant l'eloquence de Hortense ; Hortense celle de Cicero ? A l'adventure entendent ils que je tesmoigne de moy par ouvrage et effects, non nuement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, subject informe, qui ne peut tomber en production ouvragere. A toute peine le puis je coucher en ce corps aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus devots, ont vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n'est conjecturalement et incertainement : Eschantillons d'une montre particuliere. Je m'estalle entier : C'est un skeletos, où d'une veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece en son siege. L'effect de la toux en produisoit une partie : l'effect de la palleur ou battement de coeur un' autre, et doubteusement.

Ce ne sont mes gestes que j'escris ; c'est moy, c'est mon essence. Je tien qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner : soit bas, soit haut, indifferemment. Si je me sembloy bon et sage tout à fait, je l'entonneroy à pleine teste. De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie : se payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté : et la verité n'est jamais matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas tousjours presomption, c'est encore souvent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrete, est à mon advis la substance de ce vice. Le supreme remede à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent, qui en defendant le parler de soy, defendent par consequent encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée : la langue n'y peut avoir qu'une bien legere part. De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy : de se hanter et prattiquer, que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires, qui appellent resverie et oysiveté de s'entretenir de soy, et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne : s'estimants chose tierce et estrangere à eux mesmes.

Si quelcun s'enyvre de sa science, regardant souz soy : qu'il tourne les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y trouvant tant de milliers d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoive les vies de Scipion, d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgeuillira celuy, qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine condition.

Par ce que Socrates avoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cest estude estoit arrivé à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.

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CHAPITRE VII
Des recompenses d'honneur

CEUX qui escrivent la vie d'Auguste Cæsar, remarquent cecy en sa discipline militaire, que des dons il estoit merveilleusement liberal envers ceux qui le meritoient : mais que des pures recompenses d'honneur il en estoit bien autant espargnant. Si est-ce qu'il avoit esté luy mesme gratifié par son oncle, de toutes les recompenses militaires, avant qu'il eust jamais esté à la guerre. C'a esté une belle invention, et receuë en la plus part des polices du monde, d'establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu : comme sont les couronnes de laurier, de chesne, de meurte, la forme de certain vestement, le privilege d'aller en coche par ville, ou de nuit avecques flambeau, quelque assiete particuliere aux assemblées publiques, la prerogative d'aucuns surnoms et titres, certaines merques aux armoiries, et choses semblables, dequoy l'usage a esté diversement receu selon l'opinion des nations, et dure encores.

Nous avons pour nostre part, et plusieurs de nos voisins, les ordres de chevalerie, qui ne sont establis qu'à ceste fin. C'est à la verité une bien bonne et profitable coustume, de trouver moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satis-faire par des payemens, qui ne chargent aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince. Et ce qui a esté tousjours conneu par experience ancienne, et que nous avons autrefois aussi peu voir entre nous, que les gens de qualité avoyent plus de jalousie de telles recompenses, que de celles où il y avoit du guain et du profit, cela n'est pas sans raison et grande apparence. Si au prix qui doit estre simplement d'honneur, on y mesle d'autres commoditez, et de la richesse : ce meslange au lieu d'augmenter l'estimation, il la ravale et en retranche. L'ordre Sainct Michel, qui a esté si long temps en credit parmy nous, n'avoit point de plus grande commodité que celle-la, de n'avoir communication d'aucune autre commodité. Cela faisoit, qu'autre-fois il n'y avoit ne charge ny estat, quel qu'il fust, auquel la noblesse pretendist avec tant de desir et d'affection, qu'elle faisoit à l'ordre, ny qualité qui apportast plus de respect et de grandeur : la vertu embrassant et aspirant plus volontiers à une recompense purement sienne, plustost glorieuse, qu'utile. Car à la verité les autres dons n'ont pas leur usage si digne, d'autant qu'on les employe à toute sorte d'occasions. Par des richesses on satiffaict le service d'un valet, la diligence d'un courrier ; le dancer, le voltiger, le parler, et les plus viles offices qu'on reçoive : voire et le vice s'en paye, la flaterie, le maquerelage, la trahison : ce n'est pas merveille si la vertu reçoit et desire moins volontiers ceste sorte de monnoye commune, que celle qui luy est propre et particuliere, toute noble et genereuse. Auguste avoit raison d'estre beaucoup plus mesnager et espargnant de ceste-cy, que de l'autre : d'autant que l'honneur, c'est un privilege qui tire sa principale essence de la rareté : et la vertu mesme.

Cui malus est nemo, quis bonus esse potest ?

On ne remerque pas pour la recommandation d'un homme, qu'il ait soin de la nourriture de ses enfans, d'autant que c'est une action commune, quelque juste qu'elle soit : non plus qu'un grand arbre, où la forest est toute de mesmes. Je ne pense pas qu'aucun citoyen de Sparte se glorifiast de sa vaillance : car c'estoit une vertu populaire en leur nation : et aussi peu de la fidelité et mespris des richesses. Il n'eschoit pas de recompense à une vertu, pour grande qu'elle soit, qui est passée en coustume : et ne sçay avec, si nous l'appellerions jamais grande, estant commune.

Puis donc que ces loyers d'honneur, n'ont autre prix et estimation que ceste là, que peu de gens en jouyssent, il n'est, pour les aneantir, que d'en faire largesse. Quand il se trouveroit plus d'hommes qu'au temps passé, qui meritassent nostre ordre, il n'en faloit pas pourtant corrompre l'estimation. Et peut aysément advenir que plus le meritent : car il n'est aucune des vertuz qui s'espande si aysement que la vaillance militaire. Il y en a une autre vraye, perfaicte et philosophique, dequoy je ne parle point (et me sers de ce mot, selon nostre usage) bien plus grande que ceste cy, et plus pleine : qui est une force et asseurance de l'ame, mesprisant également toute sorte de contraires accidens ; equable, uniforme et constante, de laquelle la nostre n'est qu'un bien petit rayon. L'usage, l'institution, l'exemple et la coustume, peuvent tout ce qu'elles veulent en l'establissement de celle, dequoy je parle, et la rendent aysement vulgaire, comme il est tresaysé à voir par l'experience que nous en donnent nos guerres civiles. Et qui nous pourroit joindre à ceste heure, et acharner à une entreprise commune tout nostre peuple, nous ferions refleurir nostre ancien nom militaire. Il est bien certain, que la recompense de l'ordre ne touchoit pas au temps passé seulement la vaillance, elle regardoit plus loing. Ce n'a jamais esté le payement d'un valeureux soldat, mais d'un Capitaine fameux. La science d'obeïr ne meritoit pas un loyer si honorable : on y requeroit anciennement une expertise bellique plus universelle, et qui embrassast la plus part et plus grandes parties d'un homme militaire, neque enim eædem militares et imperatoriæ artes sunt, qui fust encore, outre cela de condition accommodable à une telle dignité. Mais je dy, quand plus de gens en seroyent dignes qu'il ne s'en trouvoit autresfois, qu'il ne falloit pas pourtant s'en rendre plus liberal : et eust mieux vallu faillir à n'en estrener pas tous ceux, à qui il estoit deu, que de perdre pour jamais, comme nous venons de faire, l'usage d'une invention si utile. Aucun homme de coeur ne daigne s'avantager de ce qu'il a de commun avec plusieurs : Et ceux d'aujourd'huy qui ont moins merité ceste recompense, font plus de contenance de la desdaigner, pour se loger par là, au reng de ceux à qui on fait tort d'espandre indignement et avilir ceste marque qui leur estoit particulierement deuë.

Or de s'attendre en effaçant et abolissant ceste-cy, de pouvoir soudain remettre en credit, et renouveller une semblable coustume, ce n'est pas entreprinse propre à une saison si licentieuse et malade, qu'est celle, où nous nous trouvons à present : et en adviendra que la derniere encourra dés sa naissance, les incommoditez qui viennent de ruiner l'autre. Les regles de la dispensation de ce nouvel ordre, auroyent besoing d'estre extremement tendues et contraintes, pour luy donner authorité : et ceste saison tumultuaire n'est pas capable d'une bride courte et reglée. Outre ce qu'avant qu'on luy puisse donner credit, il est besoing qu'on ayt perdu la memoire du premier, et du mespris auquel il est cheut.

Ce lieu pourroit recevoir quelque discours sur la consideration de la vaillance, et difference de ceste vertu aux autres : mais Plutarque estant souvent retombé sur ce propos, je me meslerois pour neant de rapporter icy ce qu'il en dit. Cecy est digne d'estre consideré, que nostre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur : et qu'à nostre usage, quand nous disons un homme qui vaut beaucoup, ou un homme de bien, au stile de nostre cour, et de nostre noblesse, ce n'est à dire autre chose qu'un vaillant homme : d'une façon pareille à la Romaine. Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en France, c'est la vacation militaire. Il est vray-semblable que la premiere vertu qui se soit faict paroistre entre les hommes, et qui a donné advantage aux uns sur les autres, ç'a esté ceste-cy : par laquelle les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere : d'où luy est demeuré cet honneur et dignité de langage : ou bien que ces nations estans tres-belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre passion, et ceste fievreuse solicitude que nous avons de la chasteté des femmes, fait aussi qu'une bonne femme, une femme de bien, et femme d'honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre chose pour nous, qu'une femme chaste : comme si pour les obliger à ce devoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur laschions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition de leur faire quitter ceste-cy.

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CHAPITRE VIII
De l'affection des peres aux enfans
A Madame d'Estissac.

MADAME, si l'estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte entreprinse : mais elle est si fantastique, et a un visage si esloigné de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que je m'estoy jetté, qui m'a mis premierement en teste ceste resverie de me mesler d'escrire. Et puis me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subject. C'est le seul livre au monde de son espece, et d'un dessein farousche et extravaguant. Il n'y a rien aussi en ceste besoigne digne d'estre remerqué que ceste bizarrerie : car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, j'en eusse oublié un traict d'importance, si je n'y eusse representé l'honneur, que j'ay tousjours rendu à vos merites. Et l'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous avez montrée à vos enfans, tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari vous laissa veufve, les grands et honorables partis, qui vous ont esté offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance et fermeté dequoy vous avez soustenu tant d'années et au travers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y avez donné, par vostre seule prudence ou bonne fortune : il dira aisément avec moy, que nous n'avons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre.

Je louë Dieu, Madame, qu'elle aye esté si bien employée : car les bonnes esperances que donne de soy Monsieur d'Estissac vostre fils, asseurent assez que quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et reconnoissance d'un tres-bon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa puerilité, il n'a peu remerquer les extremes offices qu'il a receu de vous en si grand nombre, je veux, si ces escrits viennent un jour à luy tomber en main, lors que je n'auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu'il reçoive de moy ce tesmoignage en toute verité : qui luy sera encore plus vifvement tesmoigné par les bons effects, dequoy si Dieu plaist il se ressentira, qu'il n'est gentil-homme en France, qui doive plus à sa mere qu'il fait, et qu'il ne peut donner à l'advenir plus certaine preuve de sa bonté, et de sa vertu, qu'en vous reconnoissant pour telle.

S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque instinct, qui se voye universellement et perpetuellement empreinct aux bestes et en nous (ce qui n'est pas sans controverse) je puis dire à mon advis, qu'apres le soin que chasque animal a de sa conservation, et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et parce que nature semble nous l'avoir recommandée, regardant à estendre et faire aller avant, les pieces successives de ceste sienne machine : ce n'est pas merveille, si à reculons des enfans aux peres, elle n'est pas si grande.

Joint ceste autre consideration Aristotelique : que celuy qui bien faict à quelcun, l'aime mieux, qu'il n'en est aimé : Et celuy à qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt : et tout ouvrier aime mieux son ouvrage, qu'il n'en seroit aimé, si l'ouvrage avoit du sentiment : d'autant que nous avons cher, estre, et estre consiste en mouvement et action. Parquoy chascun est aucunement en son ouvrage. Qui bien fait, exerce une action belle et honneste : qui reçoit, l'exerce utile seulement. Or l'utile est de beaucoup moins aimable que l'honneste. L'honneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui l'a faict, une gratification constante. L'utile se perd et eschappe facilement, et n'en est la memoire ny si fresche ny si douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté. Et donner, est de plus de coust que le prendre.

Puis qu'il a pleu à Dieu nous doüer de quelque capacité de discours, affin que comme les bestes nous ne fussions pas servilement assubjectis aux lois communes, ains que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire : nous devons bien prester un peu à la simple authorité de nature : mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle : la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. J'ay de ma part le goust estrangement mousse à ces propensions, qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre jugement. Comme sur ce subject, duquel je parle, je ne puis recevoir cette passion, dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants ny mouvement en l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables : et ne les ay pas souffert volontiers nourrir pres de moy. Une vraye affection et bien reglée, devroit naistre, et s'augmenter avec la cognoissance qu'ils nous donnent d'eux ; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant quant et quant la raison, les cherir d'une amitié vrayement paternelle ; et en juger de mesme s'ils sont autres, nous rendans tousjours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souvent au rebours, et le plus communement nous nous sentons plus esmeuz des trepignemens, jeux et niaiseries pueriles de noz enfans, que nous ne faisons apres, de leurs actions toutes formées : comme si nous les avions aymez pour nostre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien liberalement de jouëts à leur enfance, qui se trouve resserré à la moindre despence qu'il leur faut estans en aage. Voire il semble que la jalousie que nous avons de les voir paroistre et jouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains envers eux : Il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir : Et si nous avions à craindre cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuvent, à dire verité, estre, ny vivre, qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne devions pas nous mesler d'estre peres.

Quant à moy, je treuve que c'est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et societé de noz biens, et compagnons en l'intelligence de noz affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer noz commoditez pour prouvoir aux leurs, puis que nous les avons engendrez à cet effect.

C'est injustice de voir qu'un pere vieil, cassé, et demy-mort, jouysse seul à un coing du foyer, des biens qui suffiroient à l'avancement et entretien de plusieurs enfans, et qu'il les laisse cependant par faute de moyen, perdre leurs meilleures années, sans se pousser au service public, et cognoissance des hommes. On les jecte au desespoir de chercher par quelque voye, pour injuste qu'elle soit, à prouvoir à leur besoing. Comme j'ay veu de mon temps, plusieurs jeunes hommes de bonne maison, si addonnez au larcin, que nulle correction les en pouvoit destourner. J'en cognois un bien apparenté, à qui par la priere d'un sien frere, tres-honneste et brave gentil-homme, je parlay une fois pour cet effect. Il me respondit et confessa tout rondement, qu'il avoit esté acheminé à cett' ordure, par la rigueur et avarice de son pere ; mais qu'à present il y estoit si accoustumé, qu'il ne s'en pouvoit garder. Et lors il venoit d'estre surpris en larrecin des bagues d'une dame, au lever de laquelle il s'estoit trouvé avec beaucoup d'autres.

Il me fit souvenir du compte que j'avois ouy faire d'un autre gentil-homme, si faict et façonné à ce beau mestier, du temps de sa jeunesse, que venant apres à estre maistre de ses biens, deliberé d'abandonner cette trafique, il ne se pouvoit garder pourtant s'il passoit pres d'une boutique, où il y eust chose, dequoy il eust besoin, de la desrobber, en peine de l'envoyer payer apres. Et en ay veu plusieurs si dressez et duitz à cela, que parmy leurs compagnons mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu'ils vouloient rendre. Je suis Gascon, et si n'est vice auquel je m'entende moins. Je le hay un peu plus par complexion, que je ne l'accuse par discours : Seulement par desir, je ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est à la verité un peu plus descrié que les autres de la Françoise nation. Si est-ce que nous avons veu de nostre temps à diverses fois, entre les mains de la justice, des hommes de maison, d'autres contrées, convaincus de plusieurs horribles voleries. Je crains que de cette desbauche il s'en faille aucunement prendre à ce vice des peres.

Et si on me respond ce que fit un jour un Seigneur de bon entendement, qu'il faisoit espargne des richesses, non pour en tirer autre fruict et usage, que pour se faire honorer et rechercher aux siens ; et que l'aage luy ayant osté toutes autres forces, c'estoit le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en authorité en sa famille, et pour eviter qu'il ne vinst à mespris et desdain à tout le monde (De vray non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, selon Aristote, est promotrice d'avarice) Cela est quelque chose : mais c'est la medecine à un mal, duquel on devoit eviter la naissance. Un pere est bien miserable, qui ne tient l'affection de ses enfans, que par le besoin qu'ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection : il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses moeurs. Les cendres mesmes d'une riche matiere, elles ont leur prix : et les os et reliques des personnes d'honneur, nous avons accoustumé de les tenir en respect et reverence. Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à un personnage qui a passé en honneur son aage, qu'elle ne soit venerable ; et notamment à ses enfans, desquels il faut avoir reglé l'ame à leur devoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force.

et errat longe, mea quidem sententia,
Qui imperium credat esse gravius aut stabilius
Vi quod fit, quam illud quod amicitia adjungitur
.

J'accuse toute violence en l'education d'une ame tendre, qu'on dresse pour l'honneur, et la liberté. Il y a je ne sçay quoy de servile en la rigueur, et en la contraincte : et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait jamais par la force. On m'a ainsin eslevé : ils disent qu'en tout mon premier aage, je n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement. J'ay deu la pareille aux enfans que j'ay eu : Ils me meurent tous en nourrisse : mais Leonor, une seule fille qui est eschappée à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte, et pour le chastiement de ses fautes pueriles (l'indulgence de sa mere s'y appliquant aysément) autre chose que parolles, et bien douces : Et quand mon desir y seroit frustré, il est assez d'autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche avec ma discipline, que je sçay estre juste et naturelle. J'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela vers des masles, moins nais à servir, et de condition plus libre : j'eusse aymé à leur grossir le coeur d'ingenuité et de franchise. Je n'ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres.

Voulons nous estre aymez de noz enfans ? leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort ? (combien que nulle occasion d'un si horrible souhait, ne peut estre ny juste ny excusable ; nullum scelus rationem habet) accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne nous faudroit pas marier si jeunes que nostre aage vienne quasi à se confondre avec le leur : Car cet inconvenient nous jette à plusieurs grandes difficultez. Je dy specialement à la noblesse, qui est d'une condition oysifve, et qui ne vit, comme on dit, que de ses rentes : car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie des enfans, c'est un agencement de mesnage, ce sont autant de nouveaux utils et instrumens à s'enrichir.

Je me mariay à trente trois ans, et louë l'opinion de trente cinq, qu'on dit estre d'Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie avant les trente : mais il a raison de se mocquer de ceux qui font les oeuvres de mariage apres cinquante cinq : et condamne leur engeance indigne d'aliment et de vie.

Thales y donna les plus vrayes bornes : qui jeune, respondit à sa mere le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps : et, devenu sur l'aage, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune.

Les anciens Gaulois estimoient à extreme reproche d'avoir eu accointance de femme, avant l'aage de vingt ans : et recommandoient singulierement aux hommes, qui se vouloient dresser pour la guerre, de conserver bien avant en l'aage leur pucellage ; d'autant que les courages s'amollissent et divertissent par l'accouplage des femmes.

Ma hor congiunto à giovinetta sposa,
Lieto homai de' figli era invilito
Ne gli affetti di padre et di marito
.

Muleasses Roy de Thunes, celuy que l'Empereur Charles cinquiesme remit en ses estats, reprochoit la memoire de Mahomet son pere, de sa hantise avec les femmes, l'appellant brode, effeminé, engendreur d'enfants.

L'histoire Grecque remarque de Jecus Tarentin, de Chryso, d'Astylus, de Diopopus, et d'autres, que pour maintenir leurs corps fermes au service de la course des jeux Olympiques, de la Palæstrine, et tels exercices, ils se priverent autant que leur dura ce soing, de toute sorte d'acte Venerien.

En certaine contrée des Indes Espagnolles, on ne permettoit aux hommes de se marier, qu'apres quarante ans, et si le permettoit-on aux filles à dix ans.

Un gentil-homme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face place à son fils qui en a vingt : il est luy-mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince : il a besoin de ses pieces ; et en doit certainement faire part, mais telle part, qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et à celuy-là peut servir justement cette responce que les peres ont ordinairement en la bouche : Je ne me veux pas despouiller devant que de m'aller coucher.

Mais un pere atterré d'années et de maux, privé par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estat, s'il est sage, pour avoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robbe de nuict bien chaude : le reste des pompes, dequoy il n'a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse l'usage, puis que nature l'en prive : autrement sans doute il y a de la malice et de l'envie. La plus belle des actions de l'Empereur Charles cinquiesme fut celle-là, à l'imitation d'aucuns anciens de son qualibre, d'avoir sçeu recognoistre que la raison nous commande assez de nous despouiller, quand noz robbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les jambes nous faillent. Il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lors qu'il sentit defaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires, avec la gloire qu'il y avoit acquise.

Solve senescentem mature sanus equum, ne
Peccet ad extremum ridendus, et ilia ducat
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Cette faute, de ne se sçavoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l'impuissance et extreme alteration que l'aage apporte naturellement et au corps et à l'ame, qui à mon opinion est esgale, si l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la reputation de la plus part des grands hommes du monde. J'ay veu de mon temps et cognu familierement, des personnages de grande authorité, qu'il estoit bien aisé à voir, estre merveilleusement descheuz de cette ancienne suffisance, que je cognoissois par la reputation qu'ils en avoient acquise en leurs meilleurs ans. Je les eusse pour leur honneur volontiers souhaitez retirez en leur maison à leur aise, et deschargez des occupations publiques et guerrieres, qui n'estoient plus pour leurs espaules. J'ay autrefois esté privé en la maison d'un gentilhomme veuf et fort vieil, d'une vieillesse toutefois assez verte. Cettuy-cy avoit plusieurs filles à marier, et un fils desja en aage de paroistre ; cela chargeoit sa maison de plusieurs despences et visites estrangeres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soin de l'espargne, mais encore plus, pour avoir, à cause de l'aage, pris une forme de vie fort esloignée de la nostre. Je luy dy un jour un peu hardiment, comme j'ay accoustumé, qu'il luy sieroit mieux de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale, (car il n'avoit que celle-là de bien logée et accommodée) et se retirer en une sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à son repos, puis qu'il ne pouvoit autrement eviter nostre importunité, veu la condition de ses enfans. Il m'en creut depuis, et s'en trouva bien.

Ce n'est pas à dire qu'on leur donne, par telle voye d'obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire : je leur lairrois, moy qui suis à mesme de jouer ce rolle, la jouyssance de ma maison et de mes biens, mais avec liberté de m'en repentir, s'ils m'en donnoyent occasion : je leur en lairrois l'usage, par ce qu'il ne me seroit plus commode : Et de l'authorité des affaires en gros, je m'en reserverois autant qu'il me plairoit. Ayant tousjours jugé que ce doit estre un grand contentement à un pere vieil, de mettre luy-mesme ses enfans en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens : leur fournissant d'instruction et d'advis suyvant l'experience qu'il en a, et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur et ordre de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là, des esperances qu'il peut prendre de leur conduicte à venir. Et pour cet effect, je ne voudrois pas fuir leur compagnie, je voudrois les esclairer de pres, et jouyr selon la condition de mon aage, de leur allegresse, et de leurs festes. Si je ne vivoy parmy eux (comme je ne pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage, et l'obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les regles et façons de vivre que j'auroy lors) je voudroy au moins vivre pres d'eux en un quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme je vy il y a quelques années, un Doyen de S. Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l'incommodité de sa melancholie, que lors que j'entray en sa chambre, il y avoit vingt deux ans, qu'il n'en estoit sorty un seul pas ; et si avoit toutes ses actions libres et aysées, sauf un reume qui luy tomboit sur l'estomac. A peine une fois la sepmaine, vouloit-il permettre qu'aucun entrast pour le voir : Il se tenoit tousjours enfermé par le dedans de sa chambre seul, sauf qu'un valet luy portoit une fois le jour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir. Son occupation estoit se promener, et lire quelque livre (car il cognoissoit aucunement les lettres) obstiné au demeurant de mourir en cette desmarche, comme il fit bien tost apres.

J'essayeroy par une douce conversation, de nourrir en mes enfans une vive amitié et bien-vueillance non feinte en mon endroict. Ce qu'on gaigne aisément envers des natures bien nées : car si ce sont bestes furieuses, comme nostre siecle en produit à miliers, il les faut hayr et fuyr pour telles. Je veux mal à cette coustume, d'interdire aux enfants l'appellation paternelle, et leur en enjoindre un' estrangere, comme plus reverentiale : nature n'aiant volontiers pas suffisamment pourveu à nostre authorité. Nous appellons Dieu tout-puissant, pere, et desdaignons que noz enfants nous en appellent. J'ay reformé cett' erreur en ma famille. C'est aussi folie et injustice de priver les enfans qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit une morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte et obeissance. Car c'est une farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la jeunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faveur du monde ; et reçoivent avecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques, d'un homme qui n'a plus de sang, ny au coeur, ny aux veines : vrais espouvantails de cheneviere. Quand je pourroy me faire craindre, j'aimeroy encore mieux me faire aymer.

Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens : le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. J'en ay veu quelqu'un, duquel la jeunesse avoit esté tres-imperieuse, quand c'est venu sur l'aage, quoy qu'il le passe sainement ce qu'il se peut, il frappe, il mord, il jure, le plus tempestatif maistre de France, il se ronge de soing et de vigilance, tout cela n'est qu'un bastelage, auquel la famille mesme complotte : du grenier, du celier, voire et de sa bource, d'autres ont la meilleure part de l'usage, cependant qu'il en a les clefs en sa gibbessiere, plus cherement que ses yeux. Cependant qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout est en desbauche en divers reduits de sa maison, en jeu, et en despence, et en l'entretien des comptes de sa vaine cholere et prouvoyance. Chacun est en sentinelle contre luy. Si par fortune quelque chetif serviteur s'y addonne, soudain il luy est mis en soupçon : qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy-mesme. Quantes fois s'est-il vanté à moy, de la bride qu'il donnoit aux siens, et exacte obeïssance et reverence qu'il en recevoit ; combien il voyoit clair en ses affaires !

Ille solus nescit omnia.

Je ne sçache homme qui peust apporter plus de parties et naturelles et acquises, propres à conserver la maistrise, qu'il faict, et si en est descheu comme un enfant. Partant l'ay-je choisi parmy plusieurs telles conditions que je cognois, comme plus exemplaire.

Ce seroit matiere à une question scholastique, s'il est ainsi mieux, ou autrement. En presence, toutes choses luy cedent. Et laisse-on ce vain cours à son authorité, qu'on ne luy resiste jamais : On le croit, on le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-il congé à un valet ? il plie son pacquet, le voila party : mais hors de devant luy seulement : Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu'il vivra et fera son office en mesme maison, un an, sans estre apperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres lointaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où on le remet en grace. Monsieur fait-il quelque marché ou quelque depesche, qui desplaise ? on la supprime : forgeant tantost apres, assez de causes, pour excuser la faute d'execution ou de responce. Nulles lettres estrangeres ne luy estants premierement apportées, il ne void que celles qui semblent commodes à sa science. Si par cas d'advanture il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur certaine personne, de les luy lire, on y trouve sur le champ ce qu'on veut : et faict-on à tous coups que tel luy demande pardon, qui l'injurie par sa lettre. Il ne void en fin affaires, que par une image disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu'on peut, pour n'esveiller son chagrin et son courroux. J'ay veu souz des figures differentes, assez d'oeconomies longues, constantes, de tout pareil effect.

Il est tousjours proclive aux femmes de disconvenir à leurs maris. Elles saisissent à deux mains toutes couvertures de leur contraster : la premiere excuse leur sert de pleniere justification. J'en ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse dispensation. Nul maniement leur semble avoir assez de dignité, s'il vient de la concession du mary. Il faut qu'elles l'usurpent ou finement, ou fierement, et tousjours injurieusement, pour luy donner de la grace et de l'authorité. Comme en mon propos, quand c'est contre un pauvre vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce tiltre, et en servent leur passion, avec gloire : et comme en un commun servage, monopolent facilement contre sa domination et gouvernement. Si ce sont masles, grands et fleurissans, ils subornent aussi incontinent ou par force, ou par faveur, et maistre d'Hostel et receveur, et tout le reste. Ceux qui n'ont ny femme ny fils, tombent en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement. Le vieil Caton disoit en son temps, qu'autant de valets, autant d'ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son siecle au nostre, il ne nous a pas voulu advertir, que femme, fils, et valet, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d'inappercevance et d'ignorance, et

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facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous ; mesme en ce temps, où les Juges qui ont à decider noz controverses, sont communément partisans de l'enfance et interessez ?

Au cas que cette pipperie m'eschappe à voir, aumoins ne m'eschappe-il pas, à voir que je suis tres-pippable. Et aura-on jamais assez dit, de quel prix est un amy, à comparaison de ces liaisons civiles ? L'image mesme, que j'en voy aux bestes, si pure, avec quelle religion je la respecte !

Si les autres me pippent, aumoins ne me pippe-je pas moy-mesme à m'estimer capable de m'en garder : ny à me ronger la cervelle pour me rendre. Je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquiete et tumultuaire curiosité, mais par diversion plustost, et resolution. Quand j'oy reciter l'estat de quelqu'un, je ne m'amuse pas à luy : je tourne incontinent les yeux à moy, voir comment j'en suis. Tout ce qui le touche me regarde. Son accident m'advertit et m'esveille de ce costé-là. Tous les jours et à toutes heures, nous disons d'un autre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçavions replier aussi bien qu'estendre nostre consideration.

Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere la protection de leur cause, courant en avant temerairement à l'encontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis des traits, propres à leur estre relancez plus avantageusement.

Feu M. le Mareschal de Monluc, ayant perdu son filz, qui mourut en l'Isle de Maderes, brave gentil-homme à la verité et de grande esperance, me faisoit fort valoir entre ses autres regrets, le desplaisir et creve-coeur qu'il sentoit de ne s'estre jamais communiqué à luy : et sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son filz ; et aussi de luy declarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne jugement qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauvre garçon, disoit-il, n'a rien veu de moy qu'une contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que je n'ay sçeu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-je à descouvrir cette singuliere affection que je luy portoy dans mon ame ? estoit-ce pas luy qui en devoit avoir tout le plaisir et toute l'obligation ? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque : et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon tyrannique. Je trouve que cette plainte estoit bien prise et raisonnable : Car comme je sçay par une trop certaine experience, il n'est aucune si douce consolation en la perte de noz amis, que celle que nous apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire, et d'avoir eu avec eux une parfaite et entiere communication d'un amy. En vaux-je mieux d'en avoir le goust, ou si j'en vaux moins ? j'en vaux certes bien mieux. Son regret me console et m'honnore. Est-ce pas un pieux et plaisant office de ma vie, d'en faire à tout jamais les obseques ? Est-il jouyssance qui vaille cette privation ?

Je m'ouvre aux miens tant que je puis, et leur signifie tres-volontiers l'estat de ma volonté, et de mon jugement envers eux, comme envers un chacun : je me haste de me produire, et de me presenter : car je ne veux pas qu'on s'y mesconte, à quelque part que ce soit.

Entre autres coustumes particulieres qu'avoient noz anciens Gaulois, à ce que dit Cæsar, cette-cy en estoit l'une, que les enfans ne se presentoyent aux peres, ny fosoyent trouver en public en leur compagnie, que lors qu'ils commençoyent à porter les armes ; comme s'ils vouloyent dire que lors il estoit aussi saison, que les peres les receussent en leur familiarité et accointance.

J'ay veu encore une autre sorte d'indiscretion en aucuns peres de mon temps, qui ne se contentent pas d'avoir privé pendant leur longue vie, leurs enfans de la part qu'ils devoient avoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux, à leurs femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer à leur fantasie. Et ay cognu tel Seigneur des premiers officiers de nostre Couronne, ayant par esperance de droit à venir, plus de cinquante mille escus de rente, qui est mort necessiteux et accablé de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mere en son extreme decrepitude, jouyssant encore de tous ses biens par l'ordonnance du pere, qui avoit de sa part vescu pres de quatre vingts ans. Cela ne me semble aucunement raisonnable.

Pourtant trouve-je peu d'advancement à un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller chercher une femme qui le charge d'un grand dot ; il n'est point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons : mes predecesseurs ont communement suyvi ce conseil bien à propos, et moy aussi. Mais ceux qui nous desconseillent les femmes riches, de peur qu'elles soyent moins traictables et recognoissantes, se trompent, de faire perdre quelque reelle commodité, pour une si frivole conjecture. A une femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus une raison, que par dessus une autre. Elles s'ayment le mieux où elles ont plus de tort. L'injustice les alleche : comme les bonnes, l'honneur de leurs actions vertueuses : Et en sont debonnaires d'autant plus, qu'elles sont plus riches : comme plus volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles.

C'est raison de laisser l'administration des affaires aux meres pendant que les enfans ne sont pas en l'aage selon les loix pour en manier la charge : mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut esperer qu'en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de suffisance que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit-il toutesfois à la verité plus contre nature, de faire despendre les meres de la discretion de leurs enfans. On leur doit donner largement, dequoy maintenir leur estat selon la condition de leur maison et de leur aage, d'autant que la necessité et l'indigence est beaucoup plus mal seante et mal-aisée à supporter à elles qu'aux masles : il faut plustost en charger les enfans que la mere.

En general, la plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre, les laisser distribuer à l'usage du païs. Les loix y ont mieux pensé que nous : et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puis que d'une prescription civile et sans nous, ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons quelque liberté audelà, je tien qu'il faut une grande cause et bien apparente pour nous faire oster à un, ce que sa fortune luy avoit acquis, et à quoy la justice commune l'appelloit : et que c'est abuser contre raison de cette liberté, d'en servir noz fantasies frivoles et privées. Mon sort m'a faict grace, de ne m'avoir presenté des occasions qui me peussent tenter, et divertir mon affection de la commune et legitime ordonnance. J'en voy, envers qui c'est temps perdu d'employer un long soin de bons offices. Un mot receu de mauvais biais efface le merite de dix ans. Heureux, qui se trouve à point, pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage. La voisine action l'emporte, non pas les meilleurs et plus frequents offices, mais les plus recents et presents font l'operation. Ce sont gents qui se jouent de leurs testaments, comme de pommes ou de verges, à gratifier ou chastier chaque action de ceux qui y pretendent interest. C'est chose de trop longue suitte, et de trop de poids, pour estre ainsi promenée à chasque instant : et en laquelle les sages se plantent une fois pour toutes, regardans sur tout à la raison et observance publique.

Nous prenons un peu trop à coeur ces substitutions masculines : et proposons une eternité ridicule à noz noms. Nous poisons aussi trop les vaines conjectures de l'advenir, que nous donnent les esprits puerils. A l'adventure eust on faict injustice, de me deplacer de mon rang, pour avoir esté le plus lourd et plombé, le plus long et desgousté en ma leçon, non seulement que tous mes freres, mais que tous les enfans de ma province : soit leçon d'exercice d'esprit, soit leçon d'exercice de corps. C'est follie de faire des triages extraordinaires, sur la foy de ces divinations, ausquelles nous sommes si souvent trompez. Si on peut blesser cette regle, et corriger les destinées aux chois qu'elles ont faict de noz heritiers, on le peut avec plus d'apparence, en consideration de quelque remarquable et enorme difformité corporelle : vice constant inamandable : et selon nous, grands estimateurs de la beauté, d'important prejudice.

Le plaisant dialogue du legislateur de Platon, avec ses citoyens, fera honneur à ce passage. Comment donc, disent ils sentans leur fin prochaine, ne pourrons nous point disposer de ce qui est à nous, à qui il nous plaira ? O Dieux, quelle cruauté ! Qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres nous auront servy en noz maladies, en nostre vieillesse, en noz affaires, de leur donner plus et moins selon noz fantasies ! A quoy le legislateur respond en cette maniere : Mes amis, qui avez sans doubte bien tost à mourir, il est mal-aisé, et que vous vous cognoissiez, et que vous cognoissiez ce qui est à vous, suivant l'inscription Delphique. Moy, qui fay les loix, tien, que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce que vous jouyssez. Et voz biens et vous, estes à vostre famille tant passée que future : mais encore plus sont au public, et vostre famille et voz biens. Parquoy de peur que quelque flatteur en vostre vieillesse ou en vostre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos, de faire testament injuste, je vous engarderay. Mais ayant respect et à l'interest universel de la cité, et à celuy de vostre maison, j'establiray des loix, et feray sentir, comme de raison, que la commodité particuliere doit ceder à la commune. Allez vous en joyeusement où la necessité humaine vous appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas l'une chose plus que l'autre, qui autant que je puis, me soingne du general, d'avoir soucy de ce que vous laissez.

Revenant à mon propos, il me semble en toutes façons, qu'il naist rarement des femmes à qui la maistrise soit deuë sur des hommes, sauf la maternelle et naturelle : si ce n'est pour le chastiment de ceux, qui par quelque humeur fiebvreuse, se sont volontairement soubsmis à elles : mais cela ne touche aucunement les vieilles, dequoy nous parlons icy. C'est l'apparence de cette consideration, qui nous a faict forger et donner pied si volontiers, à cette loy, que nul ne veit onques, qui prive les femmes de la succession de cette couronne : et n'est guere Seigneurie au monde, où elle ne s'allegue, comme icy, par une vray-semblance de raison qui l'authorise : mais la fortune luy a donné plus de credit en certains lieux qu'aux autres. Il est dangereux de laisser à leur jugement la dispensation de nostre succession, selon le choix qu'elles feront des enfans, qui est à tous les coups inique et fantastique. Car cet appetit desreglé et goust malade, qu'elles ont au temps de leurs groisses, elles l'ont en l'ame, en tout temps. Communement on les void s'addonner aux plus foibles et malotrus, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car n'ayans point assez de force de discours, pour choisir et embrasser ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller, où les impressions de nature sont plus seules : comme les animaux qui n'ont cognoissance de leurs petits, que pendant qu'ils tiennent à leurs mammelles.

Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette affection naturelle, à qui nous donnons tant d'authorité, a les racines bien foibles. Pour un fort leger profit, nous arrachons tous les jours leurs propres enfans d'entre les bras des meres, et leur faisons prendre les nostres en charge : nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chetive nourrisse, à qui nous ne voulons pas commettre les nostres, ou à quelque chevre ; leur deffendant non seulement de les allaiter, quelque danger qu'ils en puissent encourir : mais encore d'en avoir aucun soin, pour s'employer du tout au service des nostres. Et voit-on en la plus part d'entre elles, s'engendrer bien tost par accoustumance un' affection bastarde, plus vehemente que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conservation des enfans empruntez, que des leurs propres. Et ce que j'ay parlé des chevres, c'est d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy, de voir les femmes de village, lors qu'elles ne peuvent nourrir les enfans de leurs mammelles, appeller des chevres à leurs secours. Et j'ay à cette heure deux lacquais, qui ne tetterent jamais que huict jours laict de femmes. Ces chevres sont incontinent duites à venir allaicter ces petits enfans, recognoissent leur voix quand ils crient, et y accourent : si on leur en presente un autre que leur nourrisson, elles le refusent, et l'enfant en fait de mesme d'une autre chevre. J'en vis un l'autre jour, à qui on osta la sienne, par ce que son pere ne l'avoit qu'empruntée d'un sien voisin, il ne peut jamais s'adonner à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute, de faim. Les bestes alterent et abbastardissent aussi aisément que nous, l'affection naturelle.

Je croy qu'en ce que recite Herodote de certain destroit de la Lybie, il y a souvent du mesconte : il dit qu'on s'y mesle aux femmes indifferemment : mais que l'enfant ayant force de marcher, trouve son pere celuy, vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas.

Or à considerer cette simple occasion d'aymer noz enfans, pour les avoir engendrez, pour laquelle nous les appellons autres nous mesmes : il semble qu'il y ait bien une autre production venant de nous, qui ne soit pas de moindre recommendation. Car ce que nous engendrons par l'ame, les enfantemens de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation : ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfans, est beaucoup plus leur, que nostre : la part que nous y avons est bien legere : mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous rapportent bien plus vivement que les autres.

Platon adjouste, que ce sont icy des enfants immortels, qui immortalisent leurs peres, voire et les deïfient, comme Lycurgus, Solon, Minos.

Or les Histoires estants pleines d'exemples de cette amitié commune des peres envers les enfans, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en trier aussi quelqu'un de cette-cy.

Heliodorus ce bon Evesque de Tricea, ayma mieux perdre la dignité, le profit, la devotion d'une prelature si venerable, que de perdre sa fille : fille qui dure encore bien gentille : mais à l'adventure pourtant un peu trop curieusement et mollement goderonnée pour fille Ecclesiastique et Sacerdotale, et de trop amoureuse façon.

Il y eut un Labienus à Rome, personnage de grande valeur et authorité, et entre autres qualitez, excellent en toute sorte de literature, qui estoit, ce croy-je, fils de ce grand Labienus, le premier des capitaines qui furent soubs Cæsar en la guerre des Gaules, et qui depuis s'estant jetté au party du grand Pompeius, s'y maintint si valeureusement jusques à ce que Cæsar le deffit en Espagne. Ce Labienus dequoy je parle, eut plusieurs envieux de sa vertu, et comme il est vray-semblable, les courtisans et favoris des Empereurs de son temps, pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles, qu'il retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il est croiable qu'il avoit teint ses escrits et ses livres. Ses adversaires poursuivirent devant le magistrat à Rome, et obtindrent de faire condamner plusieurs siens ouvrages qu'il avoit mis en lumiere, à estre bruslés. Ce fut par luy que commença ce nouvel exemple de peine, qui depuis fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir de mort les escrits mesmes, et les estudes. Il n'y avoit point assez de moyen et matiere de cruauté, si nous n'y meslions des choses que nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme la reputation et les inventions de nostre esprit : et si nous n'allions communiquer les maux corporels aux disciplines et monumens des Muses. Or Labienus ne peut souffrir cette perte, ny de survivre à cette sienne si chere geniture ; il se fit porter et enfermer tout vif dans le monument de ses ancestres, là où il pourveut tout d'un train à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune autre plus vehemente affection paternelle que celle-là. Cassius Severus, homme tres-eloquent et son familier, voyant brusler ses livres, crioit que par mesme sentence on le devoit quant et quant condamner à estre bruslé tout vif, car il portoit et conservoit en sa memoire ce qu'ils contenoient.

Pareil accident advint à Greuntius Cordus accusé d'avoir en ses livres loué Brutus et Cassius. Ce Senat vilain, servile, et corrompu, et digne d'un pire maistre que Tibere, condamna ses escrits au feu. Il fut content de faire compagnie à leur mort, et se tua par abstinence de manger.

Le bon Lucanus estant jugé par ce coquin Neron ; sur les derniers traits de sa vie, comme la pluspart du sang fut desja escoulé par les veines des bras, qu'il s'estoit faictes tailler à son medecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les extremitez de ses membres, et commençast à s'approcher des parties vitales ; la derniere chose qu'il eut en sa memoire, ce furent aucuns des vers de son livre de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit, et mourut ayant ceste derniere voix en la bouche. Cela qu'estoit-ce, qu'un tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfans ; representant les a-dieux et les estroits embrassemens que nous donnons aux nostres en mourant ; et un effet de cette naturelle inclination, qui r'appelle en nostre souvenance en cette extremité, les choses, que nous avons eu les plus cheres pendant nostre vie ?

Pensons nous qu'Epicurus qui en mourant tourmenté, comme il dit, des extremes douleurs de la cholique, avoit toute sa consolation en sa beauté de la doctrine qu'il laissoit au monde, eust receu autant de contentement d'un nombre d'enfans bien nais et bien eslevez, s'il en eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escrits ? et que s'il eust esté au chois de laisser apres luy un enfant contrefaict et mal nay, ou un livre sot et inepte, il ne choisist plustost, et non luy seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d'encourir le premier mal'heur que l'autre ? Ce seroit à l'adventure impieté en Sainct Augustin (pour exemple) si d'un costé on luy proposoit d'enterrer ses escrits, dequoy nostre religion reçoit un si grand fruict, ou d'enterrer ses enfans au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieux enterrer ses enfans.

Et je ne sçay si je n'aymerois pas mieux beaucoup en avoir produict un parfaictement bien formé, de l'accointance des Muses, que de l'accointance de ma femme.

A cettuy-cy tel qu'il est, ce que je donne, je le donne purement et irrevocablement, comme on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien, que je luy ay faict, il n'est plus en ma disposition. Il peut sçavoir assez de choses que je ne sçay plus, et tenir de moy ce que je n'ay point retenu : et qu'il faudroit que tout ainsi qu'un estranger, j'empruntasse de luy, si besoin m'en venoit. Si je suis plus sage que luy, il est plus riche que moy.

Il est peu d'hommes addonnez à la poësie, qui ne se gratifiassent plus d'estre peres de l'Eneide que du plus beau garçon de Rome : et qui ne souffrissent plus aisément l'une perte que l'autre. Car selon Aristote, de tous ouvriers le poëte est nommément le plus amoureux de son ouvrage. Il est malaisé à croire, qu'Epaminondas qui se vantoit de laisser pour toute posterité des filles qui feroyent un jour honneur à leur pere (c'estoyent les deux nobles victoires qu'il avoit gaigné sur les Lacedemoniens) eust volontiers consenty d'eschanger celle-là, aux plus gorgiases de toute la Grece : ou qu'Alexandre et Cæsar ayent jamais souhaité d'estre privez de la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité d'avoir des enfans et heritiers, quelques parfaicts et accompliz qu'ils peussent estre. Voire je fay grand doubte que Phidias ou autre excellent statuaire, aymast autant la conservation et la durée de ses enfans naturels, comme il feroit d'une image excellente, qu'avec long travail et estude il auroit parfaite selon l'art. Et quant à ces passions vitieuses et furieuses, qui ont eschauffé quelque fois les peres à l'amour de leurs filles, ou les meres envers leurs fils, encore s'en trouve-il de pareilles en cette autre sorte de parenté : Tesmoing ce que lon recite de Pygmalion, qu'ayant basty une statue de femme de beauté singuliere, il devint si esperduement espris de l'amour forcené de ce sien ouvrage, qu'il falut, qu'en faveur de sa rage les dieux la luy vivifiassent :

Tentatum mollescit ebur, positóque rigore
Subsidit digitis
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CHAPITRE IX
Des armes des Parthes

C'EST une façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'une extreme necessité : et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu d'apparence, que le danger soit esloigné : D'où il survient plusieurs desordres : car chacun criant et courant à ses armes, sur le point de la charge, les uns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs compaignons sont desja rompus. Nos peres donnoient leur salade, leur lance, et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste de leur equippage, tant que la courvée duroit. Nos trouppes sont à ceste heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage et des valets qui ne peuvent esloigner leurs maistres, à cause de leurs armes.

Tite Live parlant des nostres, Intolerantissima laboris corpora vix arma humeris gerebant.

Plusieurs nations vont encore et alloient anciennement à la guerre sans se couvrir : ou se couvroient d'inutiles defences.

Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.

Alexandre le plus hazardeux Capitaine qui fut jamais, s'armoit fort rarement : Et ceux d'entre nous qui les mesprisent n'empirent pour cela de guere leur marché. S'il se voit quelqu'un tué par le defaut d'un harnois, il n'en est guere moindre nombre, que l'empeschement des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou froissez et rompus, ou par un contre-coup, ou autrement. Car il semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur, que nous ne cherchons qu'à nous deffendre, et en sommes plus chargez que couvers. Nous avons assez à faire à en soustenir le faix, entravez et contraints, comme si nous n'avions à combattre que du choq de nos armes : Et comme si nous n'avions pareille obligation à les deffendre, qu'elles ont à nous.

Tacitus peint plaisamment des gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir seulement, n'ayans moyen ny d'offencer ny d'estre offencez, ny de se relever abbatus. Lucullus voyant certains hommes d'armes Medois, qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et malaisément armez, comme dans une prison de fer, print de là opinion de les deffaire aisément, et par eux commença sa charge et sa victoire.

Et à present que nos mousquetaires sont en credit, je croy qu'on trouvera quelque invention de nous emmurer pour nous en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des bastions, comme ceux que les anciens faisoyent porter à leurs elephans.

Ceste humeur est bien esloignée de celle du jeune Scipion, lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu'ils avoyent semé des chausse-trapes soubs l'eau à l'endroit du fossé, par où ceux d'une ville qu'il assiegeoit, pouvoient faire des sorties sur luy : disant que ceux qui assailloient, devoient penser à entreprendre, non pas à craindre : Et craignoit avec raison que ceste provision endormist leur vigilance à se garder.

Il dict aussi à un jeune homme, qui luy faisoit monstre de son beau bouclier : Il est vrayement beau, mon fils, mais un soldat Romain doit avoir plus de fiance en sa main dextre, qu'en la gauche.

Or il n'est que la coustume, qui nous rende insupportable la charge de nos armes.

L'husbergo in dosso haveano, et l'elmo in testa,
Due di quelli guerrier d'i quali io canto.
Ne notte o di doppo ch'entraro in questa
Stanza, gl'haveanó mai mesi da canto,
Che facile a portar comme la vesta
Era lor, perche in uso l'avean tanto
.

L'Empereur Caracalla alloit par païs à pied armé de toutes pieces, conduisant son armée.

Les pietons Romains portoient non seulement le morion, l'espée, et l'escu : car quant aux armes, dit Cicero, ils estoient si accoustumez à les avoir sur le dos, qu'elles ne les empeschoient non plus que leurs membres : arma enim, membra militis esse dicunt. Mais quant et quant encore, ce qu'il leur falloit de vivres, pour quinze jours, et certaine quantité de paux pour faire leurs rempars, jusques à soixante livres de poix. Et les soldats de Marius ainsi chargez, marchant en bataille, estoient duits à faire cinq lieuës en cinq heures, et six s'il y avoit haste. Leur discipline militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre : aussi produisoit elle de bien autres effects. Le jeune Scipion reformant son armée en Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien de cuit. Ce traict est merveilleux à ce propos, qu'il fut reproché à un soldat Lacedemonien, qu'estant à l'expedition d'une guerre, on l'avoit veu soubs le couvert d'une maison : ils estoient si durcis à la peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs un autre toict que celuy du ciel, quelque temps qu'il fist. Nous ne menerions guere loing nos gens à ce prix là.

Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes avoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée de la Romaine. Ils avoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouvement de leur corps : et si estoient si fortes que nos dards rejallissoient venans à les hurter (ce sont les escailles, dequoy nos ancestres avoient fort accoustumé de se servir) Et en un autre lieu : Ils avoient, dit-il, leurs chevaux fors et roides, couverts de gros cuir, et eux estoient armez de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu'à l'endroit des jointures des membres elles prestoient au mouvement. On eust dict que c'estoient des hommes de fer : car ils avoient des accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel la forme et parties du visage, qu'il n'y avoit moyen de les assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs yeux, leur donnant un peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient à l'endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément haleine,

Flexilis inductis animatur lamina membris,
Horribilis visu, credas simulacra moveri
Ferrea, cognatóque viros spirare metallo.
Par vestitus equis, ferrata fronte minantur,
Ferratosque movent securi vulneris armos
.

Voila une description, qui retire bien fort à l'equippage d'un homme d'armes François, à tout ses bardes.

Plutarque dit que Demetrius fit faire pour luy, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui fust pres de luy, à chacun un harnois complet du poids de six vingts livres, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.

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CHAPITRE X
Des livres

JE ne fay point de doute, qu'il ne m'advienne souvent de parler de choses, qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et plus veritablement. C'est icy purement l'essay de mes facultez naturelles, et nullement des acquises : Et qui me surprendra d'ignorance, il ne fera rien contre moy : car à peine respondroy-je à autruy de mes discours, qui ne m'en responds point à moy, ny n'en suis satisfaict. Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge : il n'est rien dequoy je face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy : elles me seront à l'adventure connues un jour, ou l'ont autresfois esté, selon que la fortune m'a peu porter sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m'en souvient plus.

Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention.

Ainsi je ne pleuvy aucune certitude, si ce n'est de faire connoistre jusques à quel poinct monte pour ceste heure, la connoissance que j'en ay. Qu'on ne s'attende pas aux matieres, mais à la façon que j'y donne.

Qu'on voye en ce que j'emprunte, si j'ay sçeu choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l'invention, qui vient tousjours de moy. Car je fay dire aux autres, non à ma teste, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire, par foiblesse de mon langage, ou par foiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les poise. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m'en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu s'en faut, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si j'en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à escient j'en cache l'autheur, pour tenir en bride la temerité de ces sentences hastives, qui se jettent sur toute sorte d'escrits : notamment jeunes escrits, d'hommes encore vivants : et en vulgaire, qui reçoit tout le monde à en parler, et qui semble convaincre la conception et le dessein vulgaire de mesmes. Je veux qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschaudent à injurier Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits.

J'aimeray quelqu'un qui me sçache deplumer : je dy par clairté de jugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les coups, à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aucunement capable d'aucunes fleurs trop riches, que j'y trouve semées, et que tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer.

De cecy suis-je tenu de respondre, si je m'empesche moy-mesme, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente point, ou que je ne soye capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souvent des fautes à nos yeux : mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir appercevoir, lors qu'un autre nous les descouvre. La science et la verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles : voire la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point d'autre sergent de bande, à renger mes pieces, que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je les entasse : tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent à la file. Je veux qu'on voye mon pas naturel et ordinaire ainsi detraqué qu'il est. Je me laisse aller comme je me trouve. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu'il ne soit pas permis d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement.

Je souhaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu'elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n'est rien pourquoy je me vueille rompre la teste : non pas pour la science, de quelque grand prix qu'elle soit. Je ne cherche aux livres qu'à my donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j'estudie, je n'y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre.

Has meus ad metas sudet oportet equus.

Les difficultez, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles : je les laisse là, apres leur avoir faict une charge ou deux.

Si je m'y plantois, je m'y perdrois, et le temps : car j'ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m'y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l'attriste, et le lasse. Ma veuë s'y confond, et s'y dissipe. Il faut que je la retire, et que je l'y remette à secousses : Tout ainsi que pour juger du lustre de l'escarlatte, on nous ordonne de passer les yeux pardessus, en la parcourant à diverses veuës, soudaines reprinses et reiterées.

Si ce livre me fasche, j'en prens un autre, et ne m'y addonne qu'aux heures, où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Je ne me prens gueres aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides : ny aux Grecs, par ce que mon jugement ne sçait pas faire ses besoignes d'une puerile et apprantisse intelligence.

Entre les livres simplement plaisans, je trouve des modernes, le Decameron de Boccace, Rabelays, et les Baisers de Jean second (s'il les faut loger sous ce tiltre) dignes qu'on s'y amuse. Quant aux Amadis, et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit d'arrester seulement mon enfance. Je diray encore cecy, ou hardiment, ou temerairement, que ceste vieille ame poisante, ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au bon Ovide : sa facilité, et ses inventions, qui m'ont ravy autresfois, à peine m'entretiennent elles à ceste heure.

Je dy librement mon advis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'adventure ma suffisance, et que je ne tiens aucunement estre de ma jurisdiction. Ce que j'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma veuë, non la mesure des choses. Quand je me trouve dégousté de l'Axioche de Platon, comme d'un ouvrage sans force, eu esgard à un tel autheur, mon jugement ne s'en croit pas : Il n'est pas si outrecuidé de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux jugemens anciens : qu'il tient ses regens et ses maistres : et avecq lesquels il est plustost content de faillir : Il s'en prend à soy, et se condamne, ou de s'arrester à l'escorce, ne pouvant penetrer jusques au fonds : ou de regarder la chose par quelque faux lustre : Il se contente de se garentir seulement du trouble et du desreiglement : quant à sa foiblesse, il la reconnoist, et advoüe volontiers. Il pense donner juste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente : mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables d'Esope ont plusieurs sens et intelligences : ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable : mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel : il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n'ont sçeu penetrer : voyla comme j'en fay.

Mais pour suyvre ma route : il ma tousjours semblé, qu'en la poësie, Virgile, Lucrece, Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang : et signamment Virgile en ses Georgiques, que j'estime le plus accomply ouvrage de la Poësie : à comparaison duquel on peut reconnoistre aysément qu'il y a des endroicts de l'Æneide, ausquels l'autheur eust donné encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir : Et le cinquiesme livre en l'Æneide me semble le plus parfaict. J'ayme aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile, que pour sa valeur propre, et verité de ses opinions et jugemens. Quant au bon Terence, la mignardise, et les graces du langage Latin, je le trouve admirable à representer au vif les mouvemens de l'ame, et la condition de nos moeurs : à toute heure nos actions me rejettent à luy : Je ne le puis lire si souvent que je n'y trouve quelque beauté et grace nouvelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient, dequoy aucuns luy comparoient Lucrece. Je suis d'opinion, que c'est à la verité une comparaison inegale : mais j'ay bien à faire à me r'asseurer en ceste creance, quand je me treuve attaché à quelque beau lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de ceste comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque, de ceux qui luy comparent à ceste heure Arioste : et qu'en diroit Arioste luy-mesme ?

O seclum insipiens et infacetum.

J'estime que les anciens avoient encore plus à se plaindre de ceux qui apparioient Plaute à Terence (cestuy-cy sent bien mieux son Gentil-homme) que Lucrece à Virgile. Pour l'estimation et preference de Terence, fait beaucoup, que le pere de l'eloquence Romaine la si souvent en la bouche, seul de son reng : et la sentence, que le premier juge des poëtes Romains donne de son compagnon. Il m'est souvent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui se meslent de faire des comedies (ainsi que les Italiens, qui y sont assez heureux) employent trois ou quatre argumens de celles de Terence, ou de Plaute, pour en faire une des leurs. Ils entassent en une seule Comedie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouvoir soustenir de leurs propres graces. Il faut qu'ils trouvoit un corps où s'appuyer : et n'ayans pas du leur assez dequoy nous arrester, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon autheur tout au contraire : les perfections et beautez de sa façon de dire, nous font perdre l'appetit de son subject. Sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent par tout. Il est par tout si plaisant,

Liquidus puróque simillimus amni,

et nous remplit tant l'ame de ses graces, que nous en oublions celles de sa fable.

Ceste mesme consideration me tire plus avant. Je voy que les bons et anciens Poëtes ont evité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques elevations Espagnoles et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues, qui sont l'ornement de tous les ouvrages Poëtiques des siecles suyvans. Si n'y a il bon juge qui les trouve à dire en ces anciens, et qui n'admire plus sans comparaison, l'egale polissure et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des Epigrammes de Catulle, que tous les esguillons, dequoy Martial esguise la queuë des siens. C'est cette mesme raison que je disoy tantost, comme Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cujus locum materia successerat. Ces premiers là, sans s'esmouvoir et sans se picquer se font assez sentir : ils ont dequoy rire par tout, il ne faut pas qu'ils se chatouillent : ceux-cy ont besoing de secours estranger : à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps : ils montent à cheval par ce qu'ils ne sont assez forts sur leurs jambes. Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui en tiennent escole, pour ne pouvoir representer le port et la decence de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts perilleux, et autres mouvemens estranges et basteleresques. Et les Dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses où il y a diverses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à marcher un pas naturel, et representer un port naïf et leur grace ordinaire. Et comme j'ay veu aussi les badins excellens, vestus en leur à tous les jours, et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art : les apprentifs, qui ne sont de si haute leçon, avoir besoin de s'enfariner le visage, se travestir, se contrefaire en mouvemens de grimaces sauvages, pour nous apprester à rire. Ceste mienne conception se reconnoist mieux qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Æneide et du Furieux. Celuy-là on le voit aller à tire d'aisle, d'un vol haut et ferme, suyvant tousjours sa poincte : cestuy-cy voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en brancde, ne se fiant à ses aisles, que pour une bien courte traverse : et prendre pied à chasque bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille,

Excursúsque breves tentat.

Voyla donc quant à ceste sorte de subjects, les autheurs qui me plaisent le plus.

Quant à mon autre leçon, qui mesle un peu plus de fruit au plaisir, par où j'apprens à renger mes opinions et conditions, les livres qui m'y servent, c'est Plutarque, dépuis qu'il est François, et Seneque. Ils ont tous deux ceste notable commodité pour mon humeur, que la science que j'y cherche, y est traictée à pieces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, dequoy je suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque et les Epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse pour m'y mettre, et les quitte où il me plaist. Car elles n'ont point de suite et dependance des unes aux autres. Ces autheurs se rencontrent en la plus part des opinions utiles et vrayes : comme aussi leur fortune les fit naistre environ mesme siecle : tous deux precepteurs de deux Empereurs Romains : tous deux venus de pays estranger : tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et presentée d'une simple façon et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant : Seneque plus ondoyant et divers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte, et les vitieux appetis : l'autre semble n'estimer pas tant leur effort, et desdaigner d'en haster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques, douces et accommodables à la societé civile : l'autre les a Stoïques et Epicurienes, plus esloignées de l'usage commun, mais selon moy plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paroist en Seneque qu'il preste un peu à la tyrannie des Empereurs de son temps : car je tiens pour certain, que c'est d'un jugement forcé, qu'il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Cæsar : Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies, Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffe plus, et vous esmeut, cestuy-cy vous contente d'avantage, et vous paye mieux : il nous guide, l'autre nous pousse.

Quant à Cicero, les ouvrages, qui me peuvent servir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui traittent de la philosophie, specialement morale. Mais à confesser hardiment la verité (car puis qu'on a franchi les barrieres de l'impudence, il n'y a plus de bride) sa façon d'escrire me semble ennuyeuse : et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions, partitions, etymologies, consument la plus part de son ouvrage. Ce qu'il y a de vif et de moüelle, est estouffé par ces longueries d'apprets. Si j'ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que je r'amentoive ce que j'en ay tiré de suc et de substance, la plus part du temps je n'y treuve que du vent : car il n'est pas encor venu aux argumens, qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le neud que je cherche. Pour moy, qui ne demande qu'à devenir plus sage, non plus sçavant ou eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas à propos. Je veux qu'on commence par le dernier poinct : j'entens assez que c'est que mort, et volupté, qu'on ne s'amuse pas à les anatomizer. Je cherche des raisons bonnes et fermes, d'arrivée, qui m'instruisent à en soustenir l'effort. Ny les subtilitez grammairiennes, ny l'ingenieuse contexture de parolles et d'argumentations, n'y servent : Je veux des discours qui donnent la premiere charge dans le plus fort du doubte : les siens languissent autour du pot. Ils sont bons pour l'escole, pour le barreau, et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller : et sommes encores un quart d'heure apres, assez à temps, pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsin aux juges, qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux enfans, et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera. Je ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attentif, et qu'on me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos Heraux. Les Romains disoyent en leur religion, Hoc age : que nous disons en la nostre, Sursum corda, ce sont autant de parolles perdues pour moy. J'y viens tout preparé du logis : il ne me faut point d'alechement, ny de saulse : je mange bien la viande toute crue : et au lieu de m'esguiser l'appetit par ces preparatoires et avant-jeux, on me le lasse et affadit.

La licence du temps m'excusera elle de ceste sacrilege audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de Platon mesme, estouffans par trop sa matiere ? Et de pleindre le temps que met à ces longues interlocutions vaines et preparatoires, un homme, qui avoit tant de meilleures choses à dire ? Mon ignorance m'excusera mieux, sur ce que je ne voy rien en la beauté de son langage.

Je demande en general les livres qui usent des sciences, non ceux qui les dressent.

Les deux premiers, et Pline, et leurs semblables, ils n'ont point de Hoc age, ils veulent avoir à faire à gens qui s'en soyent advertis eux mesmes : ou s'ils en ont, c'est un, Hoc age, substantiel et qui a son corps à part.

Je voy aussi volontiers les Epistres ad Atticum, non seulement par ce qu'elles contiennent une tresample instruction de l'Histoire et affaires de son temps : mais beaucoup plus pour y descouvrir ses humeurs privées. Car j'ay une singuliere curiosité, comme j'ay dict ailleurs, de connoistre l'ame et les naïfs jugemens de mes autheurs. Il faut bien juger leur suffisance, mais non pas leurs moeurs, ny eux par ceste monstre de leurs escris, qu'ils étalent au theatre du monde. J'ay mille fois regretté, que nous ayons perdu le livre que Brutus avoit escrit de la vertu : car il fait bel apprendre la theorique de ceux qui sçavent bien la practique. Mais d'autant que c'est autre chose le presche, que le prescheur : j'ayme bien autant voir Brutus chez Plutarque, que chez luy-mesme. Je choisiroy plustost de sçavoir au vray les devis qu'il tenoit en sa tente, à quelqu'un de ses privez amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il tint le lendemain à son armée : et ce qu'il faisoit en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Senat.

Quant à Cicero, je suis du jugement commun, que hors la science, il n'y avoit pas beaucoup d'excellence en son ame : il estoit bon citoyen, d'une nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras, et gosseurs, tel qu'il estoit, mais de mollesse et de vanité ambitieuse, il en avoit sans mentir beaucoup. Et si ne sçay comment l'excuser d'avoir estimé sa poësie digne d'estre mise en lumiere : Ce n'est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais c'est imperfection de n'avoir pas senty combien ils estoyent indignes de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du tout hors de comparaison, je croy que jamais homme ne l'egalera. Le jeune Cicero, qui n'a ressemblé son pere que de nom, commandant en Asie, il se trouva un jour en sa table plusieurs estrangers, et entre autres Cæstius assis au bas bout, comme on se fourre souvent aux tables ouvertes des grands : Cicero s'informa qui il estoit à l'un de ses gents, qui luy dit son nom : mais comme celuy qui songeoit ailleurs, et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy redemanda encore dépuis deux ou trois fois : le serviteur pour n'estre plus en peine de luy redire si souvent mesme chose, et pour le luy faire cognoistre par quelque circonstance, C'est, dit-il, ce Cæstius de qui on vous a dict, qu'il ne fait pas grand estat de l'eloquence de vostre pere au prix de la sienne : Cicero s'estant soudain picqué de cela, commanda qu'on empoignast ce pauvre Cæstius, et le fit tres-bien fouëter en sa presence : voyla un mal courtois hoste. Entre ceux mesmes, qui ont estimé toutes choses contées ceste sienne eloquence incomparable, il y en a eu, qui n'ont pas laissé d'y remerquer des fautes : Comme ce grand Brutus son amy, disoit que c'estoit une eloquence cassée et esrenée, fractam et elumbem. Les orateurs voisins de son siecle, reprenoyent aussi en luy, ce curieux soing de certaine longue cadance, au bout de ses clauses, et notoient ces mots, esse videatur, qu'il y employe si souvent. Pour moy, j'ayme mieux une cadance qui tombe plus court, coupée en yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement. J'en ay remerqué ce lieu à mes aureilles. Ego vero me minus diu senem esse mallem, quam esse senem, antequam essem.

Les historiens sont ma droitte bale : car ils sont plaisans et aysez : et quant et quant l'homme en general, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu : la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens : plus à ce qui part du dedans, qu'à ce qui arrive au dehors : ceux là me sont plus propres. Voyla pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n'ayons une douzaine de Laërtius, ou qu'il ne soit plus estendu, ou plus entendu : Car je suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies.

En ce genre d'estude des Histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d'autheurs et vieils et nouveaux, et barragouins et François, pour y apprendre les choses, dequoy diversement ils traictent. Mais Cæsar singulierement me semble meriter qu'on l'estudie, non pour la science de l'Histoire seulement, mais pour luy mesme : tant il a de perfection et d'excellence par dessus tous les autres : quoy que Salluste soit du nombre. Certes je lis cet autheur avec un peu plus de reverence et de respect, qu'on ne lit les humains ouvrages : tantost le considerant luy-mesme par ses actions ; et le miracle de sa grandeur : tantost la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous les Historiens, comme dit Cicero, mais à l'adventure Cicero mesme : Avec tant de syncerité en ses jugemens, parlant de ses ennemis, que sauf les fausses couleurs, dequoy il veut couvrir sa mauvaise cause, et l'ordure de sa pestilente ambition, je pense qu'en cela seul on y puisse trouver à redire, qu'il a esté trop espargnant à parler de soy : car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté executées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien, qu'il n'y en met.

J'ayme les Historiens, ou fort simples, ou excellens : Les simples, qui n'ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soin, et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le jugement entier, pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres pour exemple, le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d'une si franché naïfveté, qu'ayant faict une faute, il ne craint aucunement de la recognoistre et corriger, en l'endroit, où il en a esté adverty : et qui nous represente la diversité mesme des bruits qui couroyent, et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matiere de l'Histoire nuë et informe : chacun en peut faire son profit autant qu'il à d'entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estre sçeu, peuvent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable : de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l'authorité de regler nostre creance à la leur : mais certes cela n'appartient à gueres de gens. Ceux d'entre-deux (qui est la plus commune façon) ceux là nous gastent tout : ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de juger et par consequent d'incliner l'Histoire à leur fantasie : car depuis que le jugement pend d'un costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprenent de choisir les choses dignes d'estre sçeuës, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieux : obmettent pour choses incroyables celles qu'ils n'entendent pas : et peut estre encore telle chose pour ne la sçavoir dire en bon Latin ou François. Qu'ils estalent hardiment leur eloquence et leur discours : qu'ils jugent à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi dequoy juger apres eux : et qu'ils n'alterent ny dispensent par leurs racourcimens et par leur choix, rien sur le corps de la matiere : ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entiere en toutes ses dimensions.

Le plus souvent on trie pour ceste charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour ceste seule consideration de sçavoir bien parler : comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire : et eux ont raison n'ayans esté gagez que pour cela, et n'ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de ceste partie. Ainsin à force beaux mots ils nous vont patissant une belle contexture des bruits, qu'ils ramassent és carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Telles sont quasi toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires ayans escrit de mesme subject (comme il advenoit en ce temps là, que la grandeur et le sçavoir se rencontroient communement) s'il y a de la faute, elle doit estre merveilleusement legere, et sur un accident fort doubteux. Que peut on esperer d'un medecin traictant de la guerre, ou d'un escholier traictant les desseins des Princes ? Si nous voulons remerquer la religion, que les Romains avoient en cela, il n'en faut que cet exemple : Asinius Pollio trouvoit és histoires mesme de Cæsar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé, pour n'avoir peu jetter les yeux en tous les endroits de son armée, et en avoir creu les particuliers, qui luy rapportoient souvent des choses non assez verifiées, ou bien pour n'avoir esté assez curieusement adverty par ses Lieutenans des choses, qu'ils avoient conduites en son absence. On peut voir par là, si ceste recherche de la verité est delicate, qu'on ne se puisse pas fier d'un combat à la science de celuy, qui y a commandé ; ny aux soldats, de ce qui s'est passé pres d'eux, si à la mode d'une information judiciaire, on ne confronte les tesmoins, et reçoit les objects sur la preuve des ponctilles, de chaque accident. Vrayement la connoissance que nous avons de nos affaires est bien plus lasche. Mais cecy a esté suffisamment traicté par Bodin, et selon ma conception.

Pour subvenir un peu à la trahison de ma memoire, et à son defaut, si extreme, qu'il m'est advenu plus d'une fois, de reprendre en main des livres, comme recents, et à moy inconnus, que j'avoy leu soigneusement quelques années au paravant, et barbouillé de mes notes : j'ay pris en coustume dépuis quelque temps, d'adjouster au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ay achevé de le lire, et le jugement que j'en ay retiré en gros : à fin que cela me represente au moins l'air et idée generale que j'avois conceu de l'autheur en le lisant. Je veux icy transcrire aucunes de ces annotations.

Voicy ce que je mis il y a environ dix ans en mon Guicciardin (car quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne.) Il est historiographe diligent, et duquel à mon advis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps : aussi en la pluspart en a-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable. Il n'y a aucune apparence que par haine, faveur, ou vanité il ayt déguisé les choses : dequoy font foy les libres jugemens qu'il donne des grands : et notamment de ceux, par lesquels il avoit este avancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme. Quant à la partie dequoy il semble se vouloir prevaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits, mais il s'y est trop pleu : Car pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un suject si plain et ample, et à peu pres infiny, il en devient lasche, et sentant un peu le caquet scholastique. J'ay aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effects qu'il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion, et conscience : comme si ces parties là estoyent du tout esteintes au monde : et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en rejecte la cause à quelque occasion vitieuse, ou à quelque proufit. Il est impossible d'imaginer, que parmy cet infiny nombre d'actions, dequoy il juge, il n'y en ait eu quelqu'une produite par la voye de la raison. Nulle corruption peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'eschappe de la contagion : Cela me fait craindre qu'il y aye un peu du vice de son goust, et peut estre advenu, qu'il ait estimé d'autruy selon soy.

En mon Philippe de Comines, il y a cecy : Vous y trouverez le langage doux et aggreable, d'une naïfve simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur reluit evidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie parlant d'autruy : ses discours et enhortemens, accompaignez, plus de bon zele et de verité, que d'aucune exquise suffisance, et tout par tout de l'authorité et gravité, representant son homme de bon lieu, et élevé aux grans affaires.

Sur les Mémoires de monsieur du Bellay : C'est tousjours plaisir de voir les choses escrites par ceux, qui ont essayé comme il les faut conduire : mais il ne se peut nier qu'il ne se découvre evidemment en ces deux seigneurs icy un grand dechet de la franchise et liberté d'escrire, qui reluit és anciens de leur sorte : comme au Sire de Jouinville domestique de S. Loys, Eginard Chancelier de Charlemaigne, et de plus fresche memoire en Philippe de Comines. C'est icy plustost un plaidoyer pour le Roy François, contre l'Empereur Charles cinquiesme, qu'une histoire. Je ne veux pas croire, qu'ils ayent rien changé, quant au gros du faict, mais de contourner le jugement des evenemens souvent contre raison, à nostre avantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre, ils en font mestier : tesmoing les reculemens de messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez, voire le seul nom de Madame d'Estampes, ne s'y trouve point. On peut couvrir les actions secrettes, mais de taire ce que tout le monde sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques, et de telle consequence, c'est un defaut inexcusable. Somme pour avoir l'entiere connoissance du Roy François, et des choses advenuës de son temps, qu'on s'addresse ailleurs, si on m'en croit : Ce qu'on peut faire icy de profit, c'est par la deduction particuliere des batailles et exploits de guerre, où ces gentils-hommes se sont trouvez : quelques paroles et actions privées d'aucuns Princes de leur temps, et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses dignes d'estre sceues, et des discours non vulgaires.

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CHAPITRE XI
De la cruauté

IL me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées d'elles mesmes et bien nées, elles suyvent mesme train, et representent en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne je ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de se laisser par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celuy qui d'une douceur et facilité naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle et digne de loüange : mais celuy qui picqué et outré jusques au vif d'une offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux appetit de vengeance, et apres un grand conflict, s'en rendroit en fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien, et cestuy-cy vertueusement : l'une action se pourroit dire bonté, l'autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie. C'est à l'aventure pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et juste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations sont toutes naïfves et sans effort.

Des Philosophes non seulement Stoiciens, mais encore Epicuriens (et ceste enchere je l'emprunte de l'opinion commune, qui est fauce, quoy que die ce subtil rencontre d'Arcesilaüs, à celuy qui luy reprochoit, que beaucoup de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, et jamais au rebours : Je croy bien. Des coqs il se fait des chappons assez, mais des chappons il ne s'en fait jamais des coqs. Car à la verité en fermeté et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne cede aucunement à la Stoique. Et un Stoicien reconnoissant meilleure foy, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se donner beau jeu, luy font dire ce à quoy il ne pensa jamais, contournans ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne, autre sens de sa façon de parler, et autre creance, que celle qu'ils sçavent qu'il avoit en l'ame, et en ses moeurs, dit qu'il a laissé d'estre Epicurien, pour cette consideration entre autres, qu'il trouve leur route trop hautaine et inaccessible : et ii qui grec vocantur, sunt grec et grec , omnesque virtutes et colunt et retinent.) des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-je, il y en a plusieurs qui ont jugé, que ce n'estoit pas assez d'avoir l'ame en bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu : ce n'estoit pas assez d'avoir nos resolutions et nos discours, au dessus de tous les efforts de fortune : mais qu'il falloit encore rechercher les occasions d'en venir à la preuve : ils veulent quester de la douleur, de la necessité, et du mespris, pour les combattre, et pour tenir leur ame en haleine : multum sibi adjicit virtus lacessita. C'est l'une des raisons, pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'une tierce secte, refuse des richesses que la fortune luy met en main, par une voye tres-legitime : pour avoir, dit-il, à s'escrimer contre la pauvreté, en laquelle extreme il se maintint tousjours. Socrates s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conservant pour son exercice, la malignité de sa femme, qui est un essay à fer esmoulu. Metellus ayant seul de tous les Senateurs Romains entrepris par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus Tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer une loy injuste, en faveur de la commune : et ayant encouru par là, les peines capitales que Saturninus avoit establies contre les refusans, entretenoit ceux, qui en cette extremité, le conduisoient en la place de tels propos : Que c'estoit chose trop facile et trop lasche que de mal faire ; et que de faire bien, où il n'y eust point de danger, c'estoit chose vulgaire : mais de faire bien, où il y eust danger, c'estoit le propre office d'un homme de vertu. Ces paroles de Metellus nous representent bien clairement ce que je vouloy verifier, que la vertu refuse la facilité pour compagne, et que cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'une bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle demande un chemin aspre et espineux, elle veut avoir ou des difficultez estrangeres à luicter (comme celle de Metellus) par le moyen desquelles fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course : ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez et imperfections de nostre condition.

Je suis venu jusques icy bien à mon aise : Mais au bout de ce discours, il me tombe en fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte une ame de peu de recommendation : Car je ne puis concevoir en ce personnage aucun effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, je n'y puis imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte : je cognoy sa raison si puissante et si maistresse chez luy, qu'elle n'eust jamais donné moyen à un appetit vitieux, seulement de naistre. A une vertu si eslevée que la sienne, je ne puis rien mettre en teste : Il me semble la voir marcher d'un victorieux pas et triomphant, en pompe et à son aise, sans empeschement, ne destourbier. Si la vertu ne peut luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doive cela, d'en estre mise en credit et en honneur ? Que deviendroit aussi cette brave et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de nourrir mollement en son giron, et y faire follatrer la vertu ; luy donnant pour ses jouets, la honte, les fievres, la pauvreté, la mort, et les gehennes ? Si je presuppose que la vertu parfaite se cognoist à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts de la goutte, sans s'esbranler de son assiette : si je luy donne pour son object necessaire l'aspreté et la difficulté, que deviendra la vertu qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la douleur, mais de s'en esjouyr ; et de se faire chatouiller aux pointes d'une forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie, et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions, des preuves tres-certaines ? Comme ont bien d'autres, que je trouve avoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline : Tesmoing le jeune Caton : Quand je le voy mourir et se deschirer les entrailles, je ne me puis contenter, de croire simplement, qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy : je ne puis croire, qu'il se maintint seulement en cette desmarche, que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise, sans esmotion et impassible : il y avoit, ce me semble, en la vertu de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s'en arrester là. Je croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté, en une si noble action, et qu'il s'y aggrea plus qu'en autre de celles de sa vie. Sic abiit è vita, ut causam moriendi nactum se esse gauderet. Je le croy si avant, que j'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion d'un si bel exploict luy fust ostée. Et si la bonté qui luy faisoit embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne me tenoit en bride, je tomberois aisément en cette opinion, qu'il sçavoit bon gré à la fortune d'avoir mis sa vertu à une si belle espreuve, et d'avoir favorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, je ne sçay quelle esjouyssance de son ame, et une esmotion de plaisir extraordinaire, et d'une volupté virile, lors qu'elle consideroit la noblesse et haulteur de son entreprise :

Deliberata morte ferocior.

Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les jugemens populaires et effeminez d'aucuns hommes ont jugé : car cette consideration est trop basse, pour toucher un coeur si genereux, si haultain et si roide, mais pour la beauté de la chose mesme en soy : laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection, luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouvons faire.

La Philosophie m'a faict plaisir de juger, qu'une si belle action eust esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton : et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant ordonna-il selon raison et à son fils et aux Senateurs qui l'accompagnoyent, de prouvoir autrement à leur faict. Catoni, cum incredibilem natura tribuisset gravitatem, eamque ipse perpetua constantia roboravisset, semperque in proposito consilio permansisset : moriendum potius quam tyranni vultus aspiciendus erat.

Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne devenons pas autres pour mourir. J'interprete tousjours la mort par la vie. Et si on m'en recite quelqu'une forte par apparence, attachée à une vie foible : je tiens qu'ell' est produitte de cause foible et sortable à sa vie.

L'aisance donc de cette mort, et cette facilité qu'il avoit acquise par la force de son ame, dirons nous qu'elle doive rabattre quelque chose du lustre de sa vertu ? Et qui de ceux qui ont la cervelle tant soit peu teinte de la vraye philosophie, peut se contenter d'imaginer Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l'accident de sa prison, de ses fers, et de sa condemnation ? Et qui ne recognoist en luy, non seulement de la fermeté et de la constance (c'estoit son assiette ordinaire que celle-là) mais encore je ne sçay quel contentement nouveau, et une allegresse enjoüée en ses propos et façons dernieres ? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa jambe, apres que les fers en furent hors : accuse-il pas une pareille douceur et joye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses advenir ? Caton me pardonnera, s'il luy plaist ; sa mort est plus tragique, et plus tendue, mais cette-cy est encore, je ne sçay comment, plus belle.

Aristippus à ceux qui la plaignoyent, Les Dieux m'en envoyent une telle, fit-il.

On voit aux ames de ces deux personnages, et de leurs imitateurs (car de semblables, je fay grand doubte qu'il y en ait eu) une si parfaicte habitude à la vertu, qu'elle leur est passée en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse : c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel et ordinaire. Ils l'ont renduë telle, par un long exercice des preceptes de la philosophie, ayans rencontré une belle et riche nature. Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouvent plus par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame, estouffe et esteint les concupiscences, aussi tost qu'elles commencent à s'esbranler.

Or qu'il ne soit plus beau, par une haulte et divine resolution, d'empescher la naissance des tentations ; et de s'estre formé à la vertu, de maniere que les semences mesmes des vices en soyent desracinées : que d'empescher à vive force leur progrez ; et s'estant laissé surprendre aux esmotions premieres des passions, s'armer et se bander pour arrester leur course, et les vaincre : et que ce second effect ne soit encore plus beau, que d'estre simplement garny d'une nature facile et debonnaire, et desgoustée par soy mesme de la desbauche et du vice, je ne pense point qu'il y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien qu'elle rende un homme innocent, mais non pas vertueux : exempt de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Joint que cette condition est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que je ne sçay pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les noms mesmes de bonté et d'innocence, sont à cette cause aucunement noms de mespris. Je voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et temperance, peuvent arriver à nous, par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers (si fermeté il la faut appeller) le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuve souvent aux hommes, par faute de bien juger de tels accidens, et ne les concevoir tels qu'ils sont. La faute d'apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme j'ay veu souvent advenir, qu'on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme.

Un Seigneur Italien tenoit une fois ce propos en ma presence, au des-avantage de sa nation : Que la subtilité des Italiens et la vivacité de leurs conceptions estoit si grande, qu'ils prevoyoient les dangers et accidens qui leur pouvoyent advenir, de si loing, qu'il ne falloit pas trouver estrange, si on les voyoit souvent à la guerre prouvoir à leur seurté, voire avant que d'avoir recognu le peril : Que nous et les Espagnols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre ; et qu'il nous falloit faire voir à l'oeil et toucher à la main, le danger avant que de nous en effrayer ; et que lors aussi nous n'avions plus de tenue : Mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et plus lourds, n'avoyent le sens de se raviser, à peine lors mesmes qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'adventure que pour rire : Si est-il bien vray qu'au mestier de la guerre, les apprentis se jettent bien souvent aux hazards, d'autre inconsideration qu'ils ne font apres y avoir esté eschauldez.

haud ignarus, quantum nova gloria in armis
Et prædulce decus primo certamine possit
.

Voyla pourquoy quand on juge d'une action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui l'a produicte, avant la baptizer.

Pour dire un mot de moy-mesme : J'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune ; et estimer advantage de courage et de patience, ce qui estoit advantage de jugement et opinion ; et m'attribuer un tiltre pour autre ; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant, il s'en faut tant que je sois arrivé à ce premier et plus parfaict degré d'excellence, où de la vertu il se faict une habitude ; que du second mesme, je n'en ay faict guere de preuve. Je ne me suis mis en grand effort, pour brider les desirs dequoy je me suis trouvé pressé. Ma vertu, c'est une vertu, ou innocence, pour mieux dire, accidentale et fortuite. Si je fusse nay d'une complexion plus desreglée, je crains qu'il fust allé piteusement de mon faict : car je n'ay essayé guere de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Je ne sçay point nourrir des querelles, et du debat chez moy. Ainsi, je ne me puis dire nul grand-mercy, dequoy je me trouve exempt de plusieurs vices :

si vitiis mediocribus, et mea paucis
Mendosa est natura, alioqui recta, velut si
Egregio inspersos reprehendas corpore nævos
.

Je le doy plus à ma fortune qu'à ma raison : Elle m'a faict naistre d'une race fameuse en preud'hommie, et d'un tres-bon pere : je ne sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques, et la bonne institution de mon enfance, y ont insensiblement aydé ; ou si je suis autrement ainsi nay ;

Seu libra, seu me scorpius aspicit
Formidolosus, pars violentior
Natalis horæ, seu tyrannus
Hesperiæ Capricornus undæ
.

Mais tant y a que la pluspart des vices je les ay de moy mesmes en horreur. La responce d'Antisthenes à celuy, qui luy demandoit le meilleur apprentissage : Desapprendre le mal : semble s'arrester à cette image. Je les ay dis-je, en horreur, d'une opinion si naturelle et si mienne, que ce mesme instinct et impression, que j'en ay apporté de la nourrice, je l'ay conservé, sans qu'aucunes occasions me l'ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres, qui pour s'estre desbandez en aucunes choses de la route commune, me licentieroyent aisément à des actions, que cette naturelle inclination me fait haïr.

Je diray un monstre : mais je le diray pourtant. Je trouve par là en plusieurs choses plus d'arrest et de regle en mes moeurs qu'en mon opinion : et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison.

Aristippus establit des opinions si hardies en faveur de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie à l'encontre de luy. Mais quant à ses moeurs, Dionysius le tyran luy ayant presenté trois belles garses, afin qu'il en fist le chois : il respondit, qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il avoit mal prins à Paris d'en preferer une à ses compagnes. Mais les ayant conduittes à son logis, il les renvoya, sans en taster. Son vallet se trouvant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy : il luy ordonna qu'il en versast et jettast là, ce qui luy faschoit.

Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en sa vie tres-devotieusement et laborieusement. Il escrit à un sien amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue ; le prie de luy envoyer un peu de formage, pour quand il voudra faire quelque somptueux repas. Seroit-il vray, que pour estre bon tout à faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et universelle proprieté, sans loy, sans raison, sans exemple ?

Les desbordemens ausquels je me suis trouvé engagé, ne sont pas Dieu mercy des pires. Je les ay bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent : car mon jugement ne s'est pas trouvé infecté par eux. Au rebours, je les accuse plus rigoureusement en moy, qu'en un autre. Mais c'est tout : car au demeurant j'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop aisément pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler, et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent et s'entre-enchainent pour la plus part les uns aux autres, qui ne s'en prend garde. Les miens, je les ay retranchez et contrains les plus seuls, et les plus simples que j'ay peu :

nec ultra
Errorem foveo
.

Car quant à l'opinion des Stoiciens, qui disent, le sage oeuvrer quand il oeuvre par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait une plus apparente selon la nature de l'action : (et à cela leur pourroit servir aucunement la similitude du corps humain ; car l'action de la colere ne se peut exercer, que toutes les humeurs ne nous y aydent, quoy que la colere predomine) si de là ils veulent tirer pareille consequence ; que quand le fautier faut, il faut par tous les vices ensemble, je ne les en croy pas ainsi simplement ; ou je ne les entend pas : car je sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez aiguës, insubstantielles, ausquelles la philosophie s'arreste par fois.

Je suy quelques vices : mais j'en fuy d'autres, autant que sçauroit faire un sainct.

Aussi desadvoüent les Peripateticiens, cette connexité et cousture indissoluble : et tient Aristote, qu'un homme prudent et juste, peut estre et intemperant et incontinant.

Socrates advoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle, mais qu'il l'avoit corrigée par discipline.

Et les familiers du philosophe Stilpo disoient, qu'estant nay subject au vin et aux femmes, il s'estoit rendu par estude tres-abstinent de l'un et de l'autre.

Ce que j'ay de bien, je l'ay au rebours, par le sort de ma naissance : je ne le tiens ny de loy ny de precepte ou autre apprentissage. L'innocence qui est en moy, est une innocence niaise ; peu de vigueur, et point d'art. Je hay entre autres vices, cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l'extreme de tous les vices. Mais c'est jusques à telle mollesse, que je ne voy pas esgorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir un lievre sous les dents de mes chiens : quoy que ce soit un plaisir violent que la chasse.

Ceux qui ont à combattre la volupté, usent volontiers de cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et des-raisonnable, que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous maistrise de façon, que la raison n'y peut avoir accez : et alleguent l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes,

cùm jam præsagit gaudia corpus,
Atque in eo est Venus, ut muliebria conserat arva
.

où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office tout perclus et ravi en la volupté. Je sçay qu'il en peut aller autrement ; et qu'on arrivera par fois, si on veut, à rejetter l'ame sur ce mesme instant, à autres pensemens : Mais il la faut tendre et roidir d'aguet. Je sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir, et m'y cognoy bien, et n'ay point trouvé Venus si imperieuse Deesse, que plusieurs et plus reformez que moy, la tesmoignent. Je ne prens pour miracle, comme faict la Royne de Navarre, en l'un des comptes de son Heptameron (qui est un gentil livre pour son estoffe) ny pour chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute commodité et liberté, avec une maistresse de long temps desirée, maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers et simples attouchemens. Je croy que l'exemple du plaisir de la chasse y seroit plus propre : comme il y a moins de plaisir, il y a plus de ravissement, et de surprinse, par où nostre raison estonnée perd ce loisir de se preparer à l'encontre : lors qu'apres une longue queste, la beste vient en sursaut à se presenter, en lieu où à l'adventure, nous l'esperions le moins. Cette secousse, et l'ardeur de ces huées, nous frappe, si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment cette sorte de petite chasse, de retirer sur ce point la pensée ailleurs. Et les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches de Cupidon.

Quis non malarum quas amor curas habet
Hæc inter obliviscitur ?

Pour revenir à mon propos, je me compassionne fort tendrement des afflictions d'autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si pour occasion que ce soit, je sçavois pleurer. Il n'est rien qui tente mes larmes que les larmes : non vrayes seulement, mais comment que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts je ne les plains guere, et les envierois plustost ; mais je plains bien fort les mourans. Les Sauvages ne m'offensent pas tant, de rostir et manger les corps des trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent vivans. Les executions mesme de la justice, pour raisonnables qu'elles soient, je ne les puis voir d'une veuë ferme. Quelqu'un ayant à tesmoigner la clemence de Julius Cæsar : Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances : ayant forcé les Pyrates de se rendre à luy, qui l'avoient auparavant pris prisonnier et mis à rançon ; d'autant qu'il les avoit menassez de les faire mettre en croix, il les y condamna ; mais ce fut apres les avoir faict estrangler. Philomon son secretaire, qui l'avoit voulu empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'une mort simple. Sans dire qui est cet autheur Latin, qui ose alleguer pour tesmoignage de clemence, de seulement tuer ceux, desquels on a esté offencé, il est aisé à deviner qu'il est frappé des vilains et horribles exemples de cruauté, que les tyrans Romains mirent en usage.

Quant à moy, en la justice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté : Et notamment à nous, qui devrions avoir respect d'en envoyer les ames en bon estat ; ce qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables.

Ces jours passés, un soldat prisonnier, ayant apperceu d'une tour où il estoit, que le peuple s'assembloit en la place, et que des charpantiers y dressoyent leurs ouvrages, creut que c'estoit pour luy : et entré en la resolution de se tuer, ne trouva qui l'y peust secourir, qu'un vieux clou de charrette, rouillé, que la fortune luy offrit. Dequoy il se donna premierement deux grands coups autour de la gorge : mais voyant que ce avoit esté sans effect : bien tost apres, il s'en donna un tiers, dans le ventre, où il laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes, qui entra où il estoit, le trouva en cet estat, vivant encores : mais couché et tout affoibly de ses coups. Pour emploier le temps avant qu'il deffaillist, on se hasta de luy prononcer sa sentence. Laquelle ouïe, et qu'il n'estoit condamné qu'à avoir la teste tranchée, il sembla reprendre un nouveau courage : accepta du vin, qu'il avoit refusé : remercia ses juges de la douceur inesperée de leur condemnation. Qu'il avoit prins party, d'appeller la mort, pour la crainte d'une mort plus aspre et insupportable : ayant conceu opinion par les apprests qu'il avoit veu faire en la place, qu'on le vousist tourmenter de quelque horrible supplice : et sembla estre delivré de la mort, pour l'avoir changée.

Je conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre les corps des criminels. Car de les voir priver de sepulture, de les voir bouillir, et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant le vulgaire, que les peines, qu'on fait souffrir aux vivans ; quoy que par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dit, Qui corpus occidunt, et postea non habent quod faciant. Et les poëtes font singulierement valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort,

Heu reliquias semiassi regis, denudatis ossibus,
Per terram sanie delibutas foedè divexarier
.

Je me rencontray un jour à Rome, sur le point qu'on deffaisoit Catena, un voleur insigne : on l'estrangla sans aucune emotion de l'assistance, mais quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau ne donnoit coup, que le peuple ne suivist d'une voix pleintive, et d'une exclamation, comme si chacun eust presté son sentiment à cette charongne.

Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce, non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil, Artaxerxes, l'aspreté des loix anciennes de Perse ; ordonnant que les Seigneurs qui avoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit foüetter, fussent despouillés, et leurs vestemens foüettez pour eux ; et au lieu qu'on leur souloit arracher les cheveux, qu'on leur ostast leur hault chappeau seulement.

Les Ægyptiens si devotieux, estimoyent bien satisfaire à la justice divine, luy sacrifians des pourceaux en figure, et representez : Invention hardie, de vouloir payer en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle.

Je vy en une saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de noz guerres civiles : et ne voit on rien aux histoires anciennes, de plus extreme, que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m'y a nullement apprivoisé. A peine me pouvoy-je persuader, avant que je l'eusse veu, qu'il se fust trouvé des ames si farouches, qui pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre ; hacher et destrancher les membres d'autruy ; aiguiser leur esprit à inventer des tourmens inusitez, et des morts nouvelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin, de jouïr du plaisant spectacle, des gestes, et mouvemens pitoyables, des gemissemens, et voix lamentables, d'un homme mourant en angoisse. Car voyla l'extreme poinct, où la cruauté puisse atteindre. Ut homo hominem, non iratus, non timens, tantùm spectaturus occidat.

De moy, je n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir, poursuivre et tuer une beste innocente, qui est sans deffence, et de qui nous ne recevons aucune offence. Et comme il advient communement que le cerf se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant plus autre remede, se rejette et rend à nous mesmes qui le poursuivons, nous demandant mercy par ses larmes,

quæstuque cruentus
Atque imploranti similis,

ce m'a tousjours semblé un spectacle tres-deplaisant.

Je ne prens guere beste en vie, à qui je ne redonne les champs. Pythagoras les achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.

primóque à cæde ferarum
Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum
.

Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes, tesmoignent une propension naturelle à la cruauté.

Apres qu'on se fut apprivoisé à Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs. Nature a, (ce crains-je) elle mesme attaché à l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à voir des bestes s'entrejouer et caresser ; et nul ne faut de le prendre à les voir s'entredeschirer et desmembrer.

Et afin qu'on ne se moque de cette sympathie que j'ay avec elles, la Theologie mesme nous ordonne quelque faveur en leur endroit. Et considerant, qu'un mesme maistre nous a logez en ce palais pour son service, et qu'elles sont, comme nous, de sa famille ; elle a raison de nous enjoindre quelque respect et affection envers elles. Pythagoras emprunta la Metempsychose, des Ægyptiens, mais depuis elle a esté receuë par plusieurs nations, et notamment par nos Druides :

Morte carent animæ, sempérque priore relicta
Sede, novis domibus vivunt, habitántque receptæ
.

La Religion de noz anciens Gaulois, portoit que les ames estans eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'un corps à un autre : meslant en outre à cette fantasie, quelque consideration de la justice divine. Car selon les desportemens de l'ame, pendant qu'elle avoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu luy ordonnoit un autre corps à habiter, plus ou moins penible, et rapportant à sa condition :

muta ferarum
Cogit vincla pati, truculentos ingerit ursis,
Prædonésque lupis, fallaces vulpibus addit,
Atque ubi per varios annos per mille figuras
Egit, lethæo purgatos flumine tandem
Rursus ad humanæ revocat primordia formæ
.

Si elle avoit esté vaillante, la logeoient au corps d'un Lyon ; si voluptueuse, en celuy d'un pourceau ; si lasche, en celuy d'un cerf ou d'un lievre ; si malitieuse, en celuy d'un renard ; ainsi du reste ; jusques à ce que purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps de quelque autre homme ;

Ipse ego, nam memini, Trojani tempore belli
Panthoides Euphorbus eram
.

Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, je n'en fay pas grande recepte : ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu des bestes à leur societé et compagnie, mais leur ont donné un rang bien loing au dessus d'eux ; les estimans tantost familieres, et favories de leurs dieux, et les ayans en respect et reverence plus qu'humaine ; et d'autres ne recognoissans autre Dieu, ny autre divinité qu'elles : belluæ a barbaris propter beneficium consecratæ.

crocodilon adorat
Pars hæc, illa pavet saturam serpentibus Ibin,
Effigies sacri hic nitet aurea Cercopitheci :
hic piscem fluminis, illic
Oppida tota canem venerantur
.

Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est tresbien prise, leur est encores honorable. Car il dit, que ce n'estoit le chat, ou le boeuf (pour exemple) que les Ægyptiens adoroyent ; mais qu'ils adoroyent en ces bestes là, quelque image des facultez divines : En cette-cy la patience et l'utilité : en cette-la, la vivacité, ou comme noz voisins les Bourguignons avec toute l'Allemaigne, l'impatience de se voir enfermez : par où ils representoyent la liberté, qu'ils aymoient et adoroient au delà de toute autre faculté divine, et ainsi des autres. Mais quand je rencontre parmy les opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux : et combien ils ont de part à nos plus grands privileges ; et avec combien de vray-semblance on nous les apparie ; certes j'en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire, qu'on nous donne sur les autres creatures.

Quand tout cela en seroit à dire, si y a-il un certain respect, qui nous attache, et un general devoir d'humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures, qui en peuvent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Je ne crain point à dire la tendresse de ma nature si puerile, que je ne puis pas bien refuser à mon chien la feste, qu'il m'offre hors de saison, ou qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux pour les bestes : les Romains avoient un soing public de la nourriture des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole avoit esté sauvé : les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets, qui avoyent servy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement.

Les Agrigentins avoyent en usage commun, d'enterrer serieusement les bestes, qu'ils avoient eu cheres : comme les chevaux de quelque rare merite, les chiens et les oyseaux utiles : ou mesme qui avoyent servy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence, qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit aussi singulierement, à la sumptuosité et nombre des monuments eslevez à cette fin : qui ont duré en parade, plusieurs siecles depuis.

Les Ægyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles, les chiens, et les chats, en lieux sacrés : embausmoyent leurs corps, et portoyent le deuil à leurs trespas.

Cimon fit une sepulture honorable aux juments, avec lesquelles il avoit gaigné par trois fois le prix de la course aux jeux Olympiques. L'ancien Xanthippus fit enterrer son chien sur un chef, en la coste de la mer, qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il, conscience, de vendre et envoyer à la boucherie, pour un leger profit, un boeuf qui l'avoit long temps servy.

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CHAPITRE XII
Apologie de Raimond de Sebonde

C'EST à la verité une tres-utile et grande partie que la science : ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise : mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extreme qu'aucuns luy attribuent : Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souverain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre sages et contens : ce que je ne croy pas : ny ce que d'autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interpretation.

Ma maison a esté dés long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort cogneuë ; car mon pere qui l'a commandée cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle, dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha avec grand soin et despence l'accointance des hommes doctes, les recevant chez luy, comme personnes sainctes, et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et avec d'autant plus de reverence, et de religion, qu'il avoit moins de loy d'en juger : car il n'avoit aucune cognoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy je les ayme bien, mais je ne les adore pas.

Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne en la compagnie de mon pere, avec d'autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d'un livre qui s'intitule Theologia naturalis ; sive, Liber creaturarum magistri Raimondi de Sebonde. Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d'un Espagnol barragouiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'avec bien peu d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme livre tres-utile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna : ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d'entrer en credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il avoit un tresbon advis ; prevoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en un execrable atheisme : Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de juger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu'il avoit euës en extreme reverence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'avoient pas chez luy plus d'authorité ny de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées : et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions, qu'il avoit receues par l'authorité des loix, ou reverence de l'ancien usage,

Nam cupide conculcatur nimis ante metutum.

entreprenant deslors en avant, de ne recevoir rien, à quoy il n'ait interposé son decret, et presté particulier consentement.

Or quelques jours avant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer : mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiome plus foible. C'estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy : mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, j'en vins à bout, comme je peuz : à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer : ce qui fut executé apres sa mort.

Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien suyvie ; et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour descharger leur livre de deux principales objections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, je le trouve si ferme et si heureux, que je ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cet argument là ; et croy que nul ne l'a esgalé : Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau, pour un autheur, duquel le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçavons, c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de Medecine à Thoulouse, il y a environ deux cens ans ; je m'enquis autrefois à Adrianus Turnebus, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoit estre de ce livre : il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence tirée de S. Thomas d'Aquin : car de vray cet esprit là, plein d'une erudition infinie et d'une subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur et inventeur (et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebonde ce tiltre) c'estoit un tres-suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties.

La premiere reprehension qu'on fait de son ouvrage ; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy, et par une inspiration particuliere de la grace divine. En cette objection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté : et à cette cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge d'un homme versé en la Theologie, que de moy, qui n'y sçay rien.

Toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilegiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous : et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriver à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n'est pas à dire, que ce ne soit une tresbelle et treslouable entreprinse, d'accommoder encore au service de nostre foy, les utils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne fault pas doubter que ce ne soit l'usage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner : et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'un homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame : nous luy devons encore, et rendons une reverence corporelle : nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouvements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous : mais tousjours avec cette reservation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science.

Si elle n'entre chez nous par une infusion extraordinaire : si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes je crain pourtant que nous ne la jouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vive : si nous tenions à Dieu par luy, non par nous : si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de nous esbranler, comme elles ont : nostre fort ne seroit pas pour se rendre à une si foible batterie : l'amour de la nouvelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'un party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas la force de secouër et alterer nostre croyance : nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouvel argument, et à la persuasion, non pas de toute la Rhetorique qui fut onques : nous soustiendrions ces flots d'une fermeté inflexible et immobile :

Illisos fluctus rupes ut vasta refundit,
Et varias circum latrantes dissipat undas
Mole sua
.

Si ce rayon de la divinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout : non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de ceste noble clarté : Nous devrions avoir honte, qu'és sectes humaines il ne fut jamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n'y conformast aucunement ses deportemens et sa vie : et une si divine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue.

Voulez vous voir cela ? comparez nos moeurs à un Mahometan, à un Payen, vous demeurez tousjours au dessoubs : Là où au regard de l'avantage de nostre religion, nous devrions luire en excellence, d'une extreme et incomparable distance : et devroit on dire, sont ils si justes, si charitables, si bons ? ils sont donq Chrestiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions : esperance, confiance, evenemens, ceremonies, penitence, martyres. La merque peculiere de nostre verité devroit estre nostre vertu, comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile : et que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s'estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouver en nos moeurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire, nostre desbordée façon de vivre ne le dégoutast d'une si saincte creance. Combien que depuis il advint tout diversement, à cet autre, lequel estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des prelats, et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en nostre religion, considerant combien elle devoit avoir de force et de divinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de corruption, et en mains si vicieuses.

Si nous avions une seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole : nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la divinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance. Brevis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas.

Les uns font accroire au monde, qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c'est que croire.

Nous trouvons estrange si aux guerres, qui pressent à ceste heure nostre estat, nous voyons flotter les evenements et diversifier d'une maniere commune et ordinaire : c'est que nous n'y apportons rien que le nostre. La justice, qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny receuë, ny logée, ny espousée : elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le coeur et affection de la partie. Dieu doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y servent de la religion : ce devroit estre tout le contraire.

Sentez, si ce n'est par noz mains que nous la menons : à tirer comme de cire tant de figures contraires, d'une reigle si droitte et si ferme. Quand s'est il veu mieux qu'en France en noz jours ? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'un progrez si conforme en desbordement et injustice, qu'ils rendent doubteuse et malaisée à croire la diversité qu'ils pretendent de leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des moeurs plus unies, plus unes ?

Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les raisons divines : et combien irreligieusement nous les avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publiques. Ceste proposition si solenne : S'il est permis au subject de se rebeller et armer contre son Prince pour la defense de la religion : souvienne vous en quelles bouches ceste année passée l'affirmative d'icelle estoit l'arc-boutant d'un parti : la negative, de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant : Et oyez à present de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre : et si les armes bruyent moins pour ceste cause que pour celle la. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu'il faut faire souffrir à la verité le joug de nostre besoing : et de combien faict la France pis que de le dire ?

Confessons la verité, qui trieroit de l'armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d'une affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou service du Prince, il n'en sçauroit bastir une compagnie de gens-darmes complete. D'où vient cela, qu'il s'en trouve si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouvemens publiques, et que nous les voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride avalée ? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur ; si ce n'est qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diversité desquelles ils se remuent ?

Je voy cela evidemment, que nous ne prestons volontiers à la devotion que les offices, qui flattent noz passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la Chrestienne. Nostre zele fait merveilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la detraction, la rebellion. A contrepoil, vers la bonté, la benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile.

Nostre religion est faicte pour extirper les vices : elle les couvre, les nourrit, les incite.

Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict) Si nous le croyions, je ne dy pas par foy, mais d'une simple croyance : voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous le croyions et cognoissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy : au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis.

Le meilleur de nous ne craind point de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent, son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'un costé l'object d'un de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille cognoissance et persuasion, l'estat d'une gloire immortelle, entrast en bigue de l'un pour l'autre ? Et si nous y renonçons souvent de pur mespris : car quelle envie nous attire au blasphemer, sinon à l'adventure l'envie mesme de l'offense ?

Le philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant, que ceux qui se voüoyent à ceste religion, avoyent à recevoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts : Pourquoy si tu le crois ne meurs tu donc toy mesmes ? luy fit-il.

Diogenes plus brusquement selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour parvenir aux biens de l'autre monde : Veux tu pas que je croye qu'Agesilaüs et Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui n'es qu'un veau, et qui ne fais rien qui vaille, seras bien heureux, par ce que tu és prestre ?

Ces grandes promesses de la beatitude eternelle si nous les recevions de pareille authorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons :

Non jam se moriens dissolvi conquereretur,
Sed magis ire foras, vestémque relinquere ut anguis
Gauderet, prælonga senex aut cornua cervus
.

Je veux estre dissoult, dirions nous, et estre aveques Jesus-Christ. La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour jouïr plus promptement des esperances qu'il leur donnoit.

Tout cela c'est un signe tres-evident que nous ne recevons nostre religion qu'à nostre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoivent. Nous nous sommes rencontrez au pays, ou elle estoit en usage, où nous regardons son ancienneté, ou l'authorité des hommes qui l'ont maintenuë, où craignons les menaces qu'elle attache aux mescreans, où suyvons ses promesses. Ces considerations là doivent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires : ce sont liaisons humaines. Une autre region, d'autres tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer par mesme voye une creance contraire.

Nous sommes Chrestiens à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.

Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheïsme, qu'un danger pressant ne ramene à la recognoissance de la divine puissance : Ce rolle ne touche point un vray Chrestien : C'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'estre receuës par une humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lascheté et la foiblesse de coeur plantent en nous et establissent ? Plaisante foy, qui ne croid ce qu'elle croid, que pour n'avoir le courage de le descroire. Une vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée ?

Ils establissent, dit-il, par la raison de leur jugement, que ce qui se recite des enfers, et des peines futures est feint, mais l'occasion de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort : la terreur d'icelle les remplit d'une nouvelle creance, par l'horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defend en ses loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien quand il y eschoit, et pour un medecinal effect. Ils recitent de Bion, qu'infect des atheïsmes de Theodorus, il avoit esté long temps se moquant des hommes religieux : mais la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions : comme si les Dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de Bion.

Platon, et ces exemples, veulent conclurre, que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou par raison, ou par force. L'Atheïsme estant une proposition, comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi, et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre : il s'en est veu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires, et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance : qui, s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts, pour l'avoir plantée en leur conscience. Pourtant ils ne lairront de joindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'espée en la poitrine : et quand la crainte ou la maladie aura abatu et appesanti ceste licentieuse ferveur d'humeur volage, ils ne lairront pas de se revenir, et se laisser tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre chose est, un dogme serieusement digeré, autre chose ces impressions superficielles : lesquelles nées de la desbauche d'un esprit desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et escervellez, qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuvent !

L'erreur du paganisme, et l'ignorance de nostre saincte verité, laissa tomber ceste grande ame : mais grande d'humaine grandeur seulement, encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se trouvent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité.

Le neud qui devroit attacher nostre jugement et nostre volonté, qui devroit estreindre nostre ame et joindre à nostre Createur, ce devroit estre un neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de noz considerations, de noz raisons et passions, mais d'une estreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, un visage, et un lustre, qui est l'authorité de Dieu et sa grace. Or nostre coeur et nostre ame estant regie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au service de son dessein toutes nos autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas croyable, que toute ceste machine n'ait quelques merques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque image és choses du monde raportant aucunement à l'ouvrier, qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouvrages le charactere de sa divinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité, que nous ne le puissions descouvrir. C'est ce qu'il nous dit luy-mesme, que ses operations invisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebonde s'est travaillé à ce digne estude, et nous montre comment il n'est piece du monde, qui desmente son facteur. Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre creance. Le ciel, la terre, les elemens, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent : il n'est que de trouver le moyen de s'en servir : elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre. Car ce monde est un temple tressainct, dedans lequel l'homme est introduict, pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles, le Soleil, les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles. Les choses invisibles de Dieu, dit Sainct Paul, apparoissent par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle, et sa divinité par ses oeuvres.

Atque adeo faciem coeli non invidet orbi
Ipse Deus, vultúsque suos corpúsque recludit
Semper volvendo : séque ipsum inculcat Et offert,
Ut bene cognosci possit, doceátque videndo
Qualis eat, doceátque suas attendere leges
.

Or nos raisons et nos discours humains c'est comme la matiere lourde et sterile : la grace de Dieu en est la forme : c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin, et n'avoir regardé l'amour et obeyssance du vray createur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu : Ainsin est-il de nos imaginations et discours : ils ont quelque corps, mais une masse informe, sans façon et sans jour, si la foy et grace de Dieu n'y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d'acheminement, et de premiere guyde à un apprentif, pour le mettre à la voye de ceste cognoissance : ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit et se parfaict apres nostre creance. Je sçay un homme d'authorité nourry aux lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance par l'entremise des argumens de Sebonde. Et quand on les despouïllera de cet ornement, et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux espouvantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouveront encores lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres de mesme condition qu'on leur puisse opposer. De façon que nous serons sur les termes de dire à nos parties,

Si melius quid habes, accerse, vel imperium fer.

Qu'ils souffrent la force de nos preuves, ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et sur quelque autre subject, de mieux tissuës, et mieux estoffées.

Je me suis sans y penser à demy desja engagé dans la seconde objection, à laquelle j'avois proposé de respondre pour Sebonde.

Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouër ceux cy un peu plus rudement : car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d'autruy à la faveur des opinions qu'on a prejugées en soy : A un atheïste tous escrits tirent à l'atheïsme. Il infecte de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque preoccupation de jugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne beau jeu, de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent attaquer en sa majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que je prens pour rabatre ceste frenesie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil, et l'humaine fierté : leur faire sentir l'inanité, la vanité, et deneantise de l'homme : leur arracher des points, les chetives armes de leur raison : leur faire baisser la teste et mordre la terre, soubs l'authorité et reverence de la majesté divine. C'est à elle seule qu'appartient la science et la sapience : elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons, et ce que nous nous prisons.

grec

Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit. Deus superbis resistit : humilibus autem dat gratiam. L'intelligence est en touts les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux hommes.

Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrestien, de voir nos utils mortels et caduques, si proprement assortis à nostre foy saincte et divine : que lors qu'on les employe aux sujects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soyent pas appropriez plus uniement, ny avec plus de force. Voyons donq si l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles de Sebonde : voire s'il est en luy d'arriver à aucune certitude par argument et par discours.

Car sainct Augustin plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur injustice, en ce qu'ils tiennent les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à establir. Et pour monstrer qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes : il leur met en avant certaines experiences cognuës et indubitables, ausquelles l'homme confesse rien ne veoir. Et cela faict il, comme toutes autres choses, d'une curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour convaincre la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des rares exemples : et qu'elle est si manque et si aveugle, qu'il n'y a nulle si claire facilité, qui luy soit assez claire : que l'aizé et le malaisé luy sont un : que tous subjects egalement, et la nature en general desadvouë sa jurisdiction et entremise.

Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu : que de toutes les vanitez la plus vaine c'est l'homme : que l'homme qui presume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c'est que sçavoir : et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe ? Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme.

Considerons donq pour ceste heure, l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourveu de la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenuë en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands avantages, qu'il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouvemens espouventables de ceste mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles, pour sa commodité et pour son service ? Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que ceste miserable et chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'univers ? duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander. Et ce privilege qu'il s'attribuë d'estre seul en ce grand bastiment, qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces à l'architecte, et tenir conte de la recepte et mises du monde : qui luy a seelé ce privilege ? qu'il nous montre lettres de ceste belle et grande charge.

Ont elles esté ottroyées en faveur des sages seulement ? Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont-ils dignes de faveur si extraordinaire ? et estants la pire piece du monde, d'estre preferez à tout le reste ?

En croirons nous cestuy-la ; Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum ? Eorum scilicet animantium, quæ ratione utuntur. Hi sunt dii et homines, quibus profectó nihil est melius. Nous n'aurons jamais assez bafoüé l'impudence de cet accouplage.

Mais pauvret qu'a il en soy digne d'un tel avantage ? A considerer ceste vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'une si juste regle :

Cum suspicimus magni coelestia mundi
Templa super, stellisque micantibus Æthera fixum,
Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum :

A considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,

Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris :

mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez : qu'ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l'apprend et le trouve :

speculatáque longè
Deprendit tacitis dominantia legibus astra,
Et totum alterna mundum ratione moveri,
Fatorúmque vices certis discernere signis.

A voir que non un homme seul, non un Roy, mais les monarchies, les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouvemens celestes :

Quantáque quàm parvi faciant discrimina motus :
Tantum est hoc regnum quod regibus imperat ipsis :

si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et ceste comparaison d'eux à nous, elle vient, comme juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur :

furit alter amore,
Et pontum tranare potest et vertere Trojam,
Alterius sors est scribendis legibus apta,
Ecce patrem nati perimunt, natosque parentes,
Mutuáque armati coeunt in vulnera fratres,
Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta movere,
Inque suas ferri poenas, lacerandáque membra,
Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum.

si nous tenons de la distribution du ciel ceste part de raison que nous avons, comment nous pourra elle esgaler à luy ? comment soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions ? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne ; quæ molitio, quæ ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt ? pourquoy les privons nous et d'ame, et de vie, et de discours ? y avons nous recognu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n'avons aucun commerce avec eux que d'obeïssance ? Dirons nous, que nous n'avons veu en nulle autre creature, qu'en l'homme, l'usage d'une ame raisonnable ? Et quoy ? Avons nousveu quelque chose semblable au soleil ? Laisse-il d'estre, par ce que nous n'avons rien veu de semblable ? et ses mouvements d'estre, par ce qu'il n'en est point de pareils ? Si ce que nous n'avons pas veu, n'est pas, nostre science est merveilleusement raccourcie. Quæ sunt tantæ animi angustiæ ? Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la Lune une terre celeste ? y deviner des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras ? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque ? et de nostre terre en faire un astre esclairant et lumineux ? Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est, caligo mentium : nec tantum necessitas errandi, sed errorum amor. Corruptibile corpus aggravat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem.

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c'est l'homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de ceste mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue ?

Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d'elle ? Nous nous entretenons de singeries reciproques. Si j'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l'aage doré sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l'homme de lors, la communication qu'il avoit avec les bestes, desquelles s'enquerant et s'instruisant, il sçavoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d'icelles : par où il acqueroit une tres parfaicte intelligence et prudence ; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger l'impudence humaine sur le faict des bestes ? Ce grand autheur a opiné qu'en la plus part de la forme corporelle, que nature leur a donné, elle a regardé seulement l'usage des prognostications, qu'on en tiroit en son temps.

Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles ? C'est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par ceste mesme raison elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n'est pas grand merveille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Apollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu'il est ainsi, comme disent les Cosmographes, qu'il y a des nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous : Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent : et nous elles.

Au demeurant nous decouvrons bien evidemment, qu'entre elles il y a une pleine et entiere communication, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d'especes diverses :

Et mutæ pecudes, Et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces variásque cluere
Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia gliscunt
.

En certain abboyer du chien le cheval cognoist qu'il y a de la colere : de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication : leurs mouvemens discourent et traictent.

Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ
.

pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes ? J'en ay veu de si souples et formez à cela, qu'à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.

E'l silentio ancor suole
Haver prieghi e parole
.

Quoy des mains ? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons : et quoy non ? d'une variation et multiplication à l'envy de la langue. De la teste nous convions, renvoyons, advoüons, desadvoüons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils ? Quoy des espaules ? Il n'est mouvement, qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage publique : Qui fait, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de l'humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par iceux : Et les nations que Pline dit n'avoir point d'autre langue.

Un Ambassadeur de la ville d'Abdere, apres avoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda : Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que je rapporte à nos citoyens ? que je t'ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot : voila pas un taire parlier et bien intelligible ?

Au reste, qu'elle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaux ? est-il police reglée avec plus d'ordre, diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment entretenuë, que celle des mouches à miel ? Ceste disposition d'actions et de vacations si ordonnée, la pouvons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence ?

His quidam signis atque hæc exempla sequuti,
Esse apibus partem divinæ mentis, et haustus
Æthereos dixere
.

Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement, et choisissent elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? Et en ceste belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent ils se servir plustost d'une figure quarrée, que de la ronde, d'un angle obtus, que d'un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects ? Prennent-ils tantost de l'eau, tantost de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prevoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise ? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'Orient, sans cognoistre les conditions differentes de ces vents, et considerer que l'un leur est plus salutaire que l'autre ? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en un endroit, et relasche en un autre ? se sert à ceste heure de ceste sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion ? Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y sert de toutes ses forces : pourquoy n'en estimons nous autant d'eux ? Pourquoy attribuons nous à je ne sçay quelle inclination naturelle et servile, les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoy sans y penser nous leur donnons un tres-grand avantage sur nous, de faire que nature par une douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conservation ; et nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver par aucune institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des bestes : de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre divine intelligence.

Vrayement à ce compte nous aurions bien raison de l'appeller une tres-injuste marastre : Mais il n'en est rien, nostre police n'est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé universellement toutes ses creatures : et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conservation de son estre : Car ces plaintes vulgaires que j'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nuës, et puis les ravale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couvrir que de la despouïlle d'autruy : là où toutes les autres creatures, nature les a revestuës de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison, et de soye selon le besoin de leur estre : les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les a elles mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter : là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.

Tum porro, puer ut sævis projectus ab undis
Navita, nudus humi jacet infans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Nexibus ex alvo matris natura profudit,
Vagitúque locum lugubri complet, ut æquum est
Cui tantum in vita restet transire malorum :
At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque,
Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est
Almæ nutricis blanda atque infracta loquela :
Nec varias quærunt vestes pro tempore cæli :
Denique non armis opus est, non moenibus altis
Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè
Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum
.

Ces plaintes là sont fauces : il y a en la police du monde, une egalité plus grande, et une relation plus uniforme.

Nostre peau est pourveue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores essayé nul usage de vestemens. Noz anciens Gaulois n'estoient gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs un ciel si froid : Mais nous le jugeons mieux par nous mesmes : car tous les endroits de la personne, qu'il nous plaist descouvrir au vent et à l'air, se trouvent propres à le souffrir : S'il y a partie en nous foible, et qui semble devoir craindre la froidure, ce devroit estre l'estomach, où se fait la digestion : noz peres le portoyent descouvert, et noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouvertes jusques au nombril. Les liaisons et emmaillottems des enfans ne sont non plus necessaires : et les meres Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance : d'autant que c'est une contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent. Quant à l'usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction.

Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.

Qui fait doute qu'un enfant arrivé à la force de se nourrir, ne sçeut quester sa nourriture ? et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice : Et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les provisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles de l'année. Ces nations, que nous venons de descouvrir, si abondamment fournies de viande et de breuvage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule nourriture : et que sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit : voire, comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement qu'elle ne fait à present, que nous y avons meslé nostre artifice :

Et tellus nitidas fruges vinetáque læta
Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit,
Ipsa dedit dulces foetus, et pabula læta,
Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimúsque boves et vires agricolarum
.

le débordement et desreglement de nostre appetit devançant toutes les inventions, que nous cherchons de l'assouvir.

Quant aux armes, nous en avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de divers mouvemens de membres, et en tirons plus de service naturellement et sans leçon : ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se jetter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet avantage, nous en surpassons plusieurs autres : Et l'industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous l'avons par un instinct et precepte naturel. Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet usage, lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres services) Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jettent la poussiere à l'entour d'eux : les sangliers affinent leurs deffences : et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises avec le crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de limon bien serré et bien paistry, comme d'une cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer ?

Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutesfois je croy qu'un enfant, qu'on auroit nourry eu pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit un essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions : et n'est pas croyable, que nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux : Car qu'est-ce autre chose que parler, ceste faculté, que nous leur voyons de se plaindre, de se resjouyr, de s'entr'appeller au secours, se convier à l'amour, comme ils font par l'usage de leur voix ? Comment ne parleroient elles entr'elles ? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils nous respondent ? D'autre langage, d'autres appellations, devisons nous avec eux, qu'avec les oyseaux, avec les pourceaux, les beufs, les chevaux : et changeons d'idiome selon l'espece.

Cosi per entro loro schiera bruna
S'ammusa l'una con l'altra formica,
Forse à spiar lor via, et lor fortuna
.

Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuve aussi aux animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant divers des perdrix, selon la situation des lieux :

variæque volucres
Longè alias alio jaciunt in tempore voces,
Et partim mutant cum tempestatibus unà
Raucisonos cantus
.

Mais cela est à sçavoir, quel langage parleroit cet enfant : et ce qui s'en dit par divination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on m'allegue contre ceste opinion, que les sourds naturels ne parlent point : Je respons que ce n'est pas seulement pour n'avoir peu recevoir l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont privez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d'une cousture naturelle : En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, avant que de l'envoyer aux estrangeres.

J'ay dict tout cecy, pour maintenir ceste ressemblance, qu'il y a aux choses humaines : et pour nous ramener et joindre à la presse. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste : tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille.

Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.

Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez : mais c'est soubs le visage d'une mesme nature :

res quæque suo ritu procedit, et omnes
Foedere naturæ certo discrimina servant
.

Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de ceste police. Le miserable n'a garde d'enjamber par effect au delà : il est entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d'une condition fort moyenne, sans aucune prerogative, præexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust : Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas ; et ce qu'il veut ; le faulx et le veritable ; c'est un advantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier : Car de là naist la source principale des maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.

Je dy donc, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous devons conclurre de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches : et confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à oeuvrer, aussi la tiennent les animaux, ou quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n'en esprouvons aucun pareil effect ? Joint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément agir par naturelle et inevitable condition, et plus approchant de la divinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite ; et plus seur de laisser à nature, qu'à nous les resnes de nostre conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous aymons mieux devoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance : et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis : par une humeur bien simple, ce me semble : car je priseroy bien autant des graces toutes miennes et naïfves, que celles que j'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en nostre puissance d'acquerir une plus belle recommendation que d'estre favorisé de Dieu et de nature.

Par ainsi le renard, dequoy se servent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riviere gelée, et le laschent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il orra d'une longue ou d'une voisine distance, bruire l'eau courant au dessoubs, et selon qu'il trouve par là, qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'avancer, n'aurions nous pas raison de juger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours, qu'il feroit en la nostre : et que c'est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel : Ce qui fait bruit, se remue ; ce qui se remue, n'est pas gelé ; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie soubs le faix. Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est une chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inventions, de quoy les bestes se couvrent des entreprises que nous faisons sur elles.

Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en servir, et d'en user à nostre volonté, ce n'est que ce mesme advantage, que nous avons les uns sur les autres. Nous avons à cette condition noz esclaves, et les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui servoyent couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à monter en coche ? Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils jamais failly de trouver assez d'hommes vouez à leur devotion : aucuns d'eux adjoustans d'avantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie ?

Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. Le formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses : Nous jurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre ; engageant tresreligieusement et le corps et l'ame à son service :

Ure meum si vis flamma caput, et pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca
.

C'estoit une obligation veritable, et si il s'en trouvoit dix mille telle année, qui y entroyent et s'y perdoyent.

Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus favorie de ses concubines, son eschanson, escuyer d'escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniversaire ils tuoyent cinquante chevaux montez de cinquante pages, qu'ils avoyent empalé par l'espine du dos jusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe.

Les hommes qui nous servent, le font à meilleur marché, et pour un traictement moins curieux et moins favorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux, aux chevaux, et aux chiens.

A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité ? Il ne me semble point, que les plus abjects serviteurs façent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes s'honorent de faire pour ces bestes.

Diogenes voyant ses parents en peine de le rachetter de servitude : Ils sont fols, disoit-il, c'est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert ; et ceux qui entretiennent les bestes, se doivent dire plustost les servir, qu'en estre servis.

Et si elles ont cela de plus genereux, que jamais Lyon ne s'asservit à un autre Lyon, ny un cheval à un autre cheval par faute de coeur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les Tigres et les Lyons à la chasse des hommes : et ont un pareil exercice les unes sur les autres : les chiens sur les lievres, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperviers sur les merles et sur les allouettes :

serpente ciconia pullos
Nutrit, et inventa per devia rura lacerta,
Et leporem aut capream famulæ Jovis, et generosæ
In saltu venantur aves
.

Nous partons le fruict de nostre chasse avec noz chiens et oyseaux, comme la peine et l'industrie. Et au dessus d'Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauvages, partent justement le butin par moitié : comme le long des palus Mæotides, si le pescheur ne laisse aux loups de bonne foy, une part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets.

Et comme nous avons une chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme celle des colliers de noz lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche jette de son col un boyau long comme une ligne, qu'elle estand au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut : à mesure qu'elle apperçoit quelque petit poisson s'approcher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si prés d'elle, que d'un sault elle puisse l'attraper.

Quant à la force, il n'est animal au monde en butte de tant d'offences, que l'homme : il ne nous faut point une balaine, un elephant, et un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de deffaire un grand nombre d'hommes : les poulx sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla : c'est le desjeuner d'un petit ver, que le coeur et la vie d'un grand et triumphant Empereur.

Pourquoy disons nous, que c'est à l'homme science et cognoissance, bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre, et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de cognoistre la force de la rubarbe et du polypode ; et quand nous voyons les chevres de Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller entre un million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l'origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenoil, les cigongnes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l'eau de marine, les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maistres (tesmoin celuy du Roy Porus qu'Alexandre deffit) les javelots et les dardz qu'on leur a ettez au combat, et les arracher si dextrement, que nous ne le sçaurions faire iavec si peu de douleur : pourquoy ne disons nous de mesmes, que c'est science et prudence ? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de nature, qu'elles le sçavent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence : c'est la leur attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'une si certaine maistresse d'escole.

Chrysippus, bien qu'en toutes autres choses autant desdaigneux juge de la condition des animaux, que nul autre Philosophe, considerant les mouvements du chien, qui se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant un chemin apres l'autre, et apres s'estre asseuré des deux, et n'y avoir trouvé la trace de ce qu'il cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander : il est contraint de confesser, qu'en ce chien là, un tel discours se passe : J'ay suivy jusques à ce carre-four mon maistre à la trace, il faut necessairement qu'il passe par l'un de ces trois chemins : ce n'est ny par cettuy-cy, ny par celuy-là, il faut donc infailliblement qu'il passe par cet autre : Et que s'asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjoinctes, et de la suffisante enumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sçache de soy que de Trapezonce ?

Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler : et cette facilité, que nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l'astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont un discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun est saoul, ce croy-je, de voir tant de sortes de cingeries que les batteleurs apprennent à leurs chiens : les dances, où ils ne faillent une seule cadence du son qu'ils oyent ; plusieurs divers mouvemens et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur parolle : mais je remerque avec plus d'admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se servent les aveugles, et aux champs et aux villes : je me suis pris garde comme ils s'arrestent à certaines portes, d'où ils ont accoustumé de tirer l'aumosne, comme ils evitent le choc des coches et des charrettes, lors mesme que pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage : j'en ay veu le long d'un fossé de ville, laisser un sentier plain et uni, et en prendre un pire, pour esloigner son maistre du fossé. Comment pouvoit-on avoir faict concevoir à ce chien, que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de son maistre, et mespriser ses propres commoditez pour le servir ? et comment avoit-il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour un aveugle ? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination ?

Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit avoir veu à Rome d'un chien, avec l'Empereur Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien servoit à un batteleur qui joüoit une fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y avoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu'il contrefist pour un temps le mort, pour avoir mangé de certaine drogue : apres avoir avallé le pain qu'on feignoit estre cette drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s'il eust esté estourdy : finalement s'estendant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et trainer d'un lieu à autre, ainsi que portoit le subject du jeu, et puis quand il cogneut qu'il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fust revenu d'un profond sommeil, et levant la teste regarda çà et là d'une façon qui estonnoit tous les assistans.

Les boeufs qui servoyent aux jardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes rouës à puiser de l'eau, ausquelles il y a des baquets attachez (comme il s'en voit plusieurs en Languedoc) on leur avoit ordonné d'en tirer par jour jusques à cent tours chacun, ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu'il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer un tour davantage, et ayans faict leur tasche ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence avant que nous sçachions compter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations qui n'ont aucune cognoissance des nombres.

Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à estre instruit. Or laissant à part ce que Democritus jugeoit et prouvoit, que la plus part des arts, les bestes nous les ont apprises : Comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation à faire la medecine : Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing : d'où il advient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'escole soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouvons juger par là, qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par estude : Et entre les libres mesme, il n'est pas ung et pareil ; chacun en a pris selon sa capacité. Et sur la jalousie de leur apprentissage, ils se debattent à l'envy, d'une contention si courageuse, que par fois le vaincu y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus jeunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de chanson : le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend compte avec grand soing : ils se taisent l'un tantost, tantost l'autre : on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions du precepteur. J'ay veu (dit Arrius) autresfois un elephant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'eslevans et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument les guidoit, et y avoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des Elephans dressez à se mouvoir et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diverses cadances tres-difficiles à apprendre. Il s'en est veu, qui en leur privé rememoroient leur leçon, et s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et battuz de leurs maistres.

Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque mesme pour respondant, est estrange : Elle estoit en la boutique d'un barbier à Rome, et faisoit merveilles de contrefaire avec la voix tout ce qu'elle oyoit ; Un jour il advint que certaines trompettes s'arresterent à sonner long temps devant cette boutique : depuis cela et tout le lendemain, voyla ceste pie pensive, muette et melancholique ; dequoy tout le monde estoit esmerveillé, et pensoit-on que le son des trompettes l'eust ainsin estourdie et estonnée ; et qu'avec l'ouye, la voix se fust quant et quant esteinte : Mais on trouva en fin, que c'estoit une estude profonde, et une retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant sa voix, à representer le son de ces trompettes : de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, d'exprimer parfaictement leurs reprises, leurs poses, et leurs muances ; ayant quicté par ce nouvel apprentissage, et pris à desdain tout ce qu'elle sçavoit dire auparavant.

Je ne veux pas obmettre d'alleguer aussi cet autre exemple d'un chien, que ce mesme Plutarque dit avoir veu (car quant à l'ordre, je sens bien que je le trouble, mais je n'en observe non plus à renger ces exemples, qu'au reste de toute ma besongne) luy estant dans un navire, ce chien estant en peine d'avoir l'huyle qui estoit dans le fond d'une cruche, où il ne pouvoit arriver de la langue, pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des cailloux, et en mit dans cette cruche jusques à ce qu'il eust faict hausser l'huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'un esprit bien subtil ? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent boire est trop basse.

Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des Elephans, un Roy de leur nation, Juba ; que quand par la finesse de ceux qui les chassent, l'un d'entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouvre lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte en tant d'autres effects à l'humaine suffisance, que si je vouloy suivre par le menu ce que l'experience en a appris, je gaignerois aisément ce que je maintiens ordinairement, qu'il se trouve plus de difference de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d'un elephant en une maison privée de Syrie, desroboit à tous les repas, la moitié de la pension qu'on luy avoit ordonnée : un jour le maistre voulut luy-mesme le penser, versa dans sa mangeoire la juste mesure d'orge, qu'il luy avoit prescrite, pour sa nourriture : l'elephant regardant de mauvais oeil ce gouverneur, separa avec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu'on luy faisoit. Et un autre, ayant un gouverneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s'approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers : mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Levant, l'une des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en une battaille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui cognoissent les histoires anciennes)

siquidem Tyrio servire solebant
Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso
Horum majores, Et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam belli, et euntem in prælia turmam
.

Il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la creance de ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'une battaille ; là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moiudre effroy qui leur eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout perdre. Et s'est veu peu d'exemples, où cela soit advenu, qu'ils se rejectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mesmes nous rejectons les uns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d'un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat : comme faisoient aux chiens les Espagnols à la nouvelle conqueste des Indes ; ausquels ils payoient solde, et faisoient partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d'addresse et de jugement à poursuivre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté.

Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires : et sans cela je ne me fusse pas amusé à ce long registre : Car selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui vivent parmy nous, il y a dequoy y trouver des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és pays et siecles estrangers. C'est une mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment jugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l'advenir et tout le passé. J'ay veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes ? qui n'attribuoit à stupidité et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées ; nostre port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine ?

Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. Il nous advient ainsin au jugement que nous faisons des bestes : Elles ont plusieurs conditions, qui se rapportent aux nostres : de celles-là par comparaison nous pouvons tirer quelque conjecture : mais de ce qu'elles ont particulier, que sçavons nous que c'est ? Les chevaux, les chiens, les boeufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux, qui vivent avec nous, recognoissent nostre voix, et se laissent conduire par elle : si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy quand il l'appelloit : et le font aussi les anguilles, qui se trouvent en la fontaine d'Arethuse : et j'ay veu des gardoirs assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traictent ;

nomen habent, Et ad magistri
Vocem quisque sui venit citatus
.

Nous pouvons juger de cela : Nous pouvons aussi dire, que les elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur trompe, comme des bras ; et tenans les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines heures du jour ; de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouvons pourtant establir qu'ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres : Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le corps d'un fourmis mort, vers une autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux, et apres avoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en retournerent, pour consulter, pensez, avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation : En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers un ver de leur taniere, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans aux autres le corps du trespassé. Voila l'interpretation que Cleanthes y donna : tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle ; de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participans ; et nous meslons à cette cause sottement d'en opiner.

Or elles produisent encores d'autres effects, qui surpassent de bien loing nostre capacité, ausquels il s'en faut tant que nous puissions arriver par imitation, que par imagination mesme nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que les Latins nomment remora, à cause de cette sienne proprieté d'arrester toute sorte de vaisseaux, ausquels il s'attache. Et l'Empereur Caligula vogant avec une grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court, par ce mesme poisson ; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoy un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents, et la violence de tous ses avirons, pour estre seulement attaché par le bec à sa galere (car c'est un poisson à coquille) et s'estonna encore non sans grande raison, de ce que luy estant apporté dans le batteau, il n'avoit plus cette force, qu'il avoit au dehors.

Un citoyen de Cyzique acquit jadis reputation de bon Mathematicien, pour avoir appris la condition de l'herisson. Il a sa taniere ouverte à divers endroits et à divers vents ; et prevoyant le vent advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là ; ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines predictions du vent, qui avoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu, où il est assis : mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint, et attrapper ce qu'il cherche : Au cameleon c'est changement de passion, mais au poulpe c'est changement d'action. Nous avons quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte, et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage : mais c'est par l'effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effects que nous recognoissons aux autres animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque faculté plus excellente, qui nous est occulte ; comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous.

De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux. Nous n'avons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent moyen à une si noble operation ; car c'est prester à la lettre, d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le produit : et est une opinion evidemment faulse. Qu'il soit ainsi : La torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais au travers des filets, et de la sceme, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient : voire dit-on d'avantage, que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont jusques à la main, et endort l'attouchement au travers de l'eau. Cette force est merveilleuse : mais elle n'est pas inutile à la torpille : elle la sent et s'en sert ; de maniere que pour attraper la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté divinatrice, et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir d'un nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme ; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousjours le meilleur : ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas : ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre.

La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l'exemple du vivre des bestes, et leur façon : car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple :

Tenez chaults les pieds et la teste,
Au demeurant vivez en beste
.

La generation est la principale des actions naturelles : nous avons quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela : toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle :

more ferarum,
Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur
Concipere uxores : quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus positis, sublatis semina lumbis
.

Et rejettent comme nuisibles ces mouvements indiscrets, et insolents, que les femmes y ont meslé de leur creu ; les ramenant à l'exemple et usage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.

Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipsa viri venerem si læta retractet,
Atque exossato ciet omni pectore fluctus.
Ejicit enim sulci recta regione viaque
Vomerem, atque locis avertit seminis ictum
.

Si c'est justice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui servent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyvent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre justice : comme aussi en conservant une equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison plus vive et plus constante, que n'ont pas les hommes. Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger : et le jour qu'on en brusla le corps, il print sa course, et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'un nommé Pyrrhus ; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort : et quand on l'emporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'une temerité fortuite, que d'autres nomment sympathie : les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager separément : On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain visage : et où ils le rencontrent, s'y joindre incontinent avec feste et demonstration de bien-vueillance ; et prendre quelque autre forme à contre-coeur et en haine. Les animaux ont choix comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d'envies extremes et irreconciliables.

Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger ; ou naturelles et non necessaires, comme l'accointance des femelles ; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires : de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes : elles sont toutes superfluës et artificielles : Car c'est merveille combien peu il faut à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer : Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'un homme auroit dequoy se substanter d'une olive par jour. La delicatesse de nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adjoustons aux appetits amoureux :

neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum
.

Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et une fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles chassent presque toutes les naturelles : Ny plus ny moins que si en une cité, il y avoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'usurpant entierement, et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de moderation soubs les limites que nature nous a prescripts : Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore quelque convenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouvé des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour des bestes, elles se trouvent aussi par fois esprises de nostre amour, et reçoivent des affections monstrueuses d'une espece à autre : Tesmoin l'elephant corrival d'Aristophanes le grammairien, en l'amour d'une jeune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'un poursuyvant bien passionné : car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en prenoit avec sa trompe, et les luy portoit : il ne la perdoit de veuë, que le moins qu'il luy estoit possible ; et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins. Ils recitent aussi d'un dragon amoureux d'une fille ; et d'une oye esprise de l'amour d'un enfant, en la ville d'Asope ; et d'un belier serviteur de la menestriere Glaucia : et il se void tous les jours des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer la reverence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté ; mais l'experience nous fait bien souvent voir le contraire ;

nec habetur turpe juvencæ
Ferre patrem tergo : fit equo sua filia conjux :
Quasque creavit, init pecudes caper : ipsáque cujus
Semine concepta est, ex illo concipit ales
.

De subtilité malitieuse, en est-il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales ? lequel passant au travers d'une riviere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen, luy avoit rendu sa charge plus legere, ne failloit jamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avec sa charge, jusques à ce que son maistre descouvrant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy se trouvant mesconté, il cessa de plus user de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naïfvement le visage de nostre avarice ; car on leur void un soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuvent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en tirent point usage.

Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette prevoyance d'amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et secher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à se sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prevention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine : Par ce que le froment ne demeure pas tousjours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire : de peur qu'il ne devienne semence, et perde sa nature et proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par où le germe a coustume de sortir.

Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je sçaurois volontiers, si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prerogative, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection : comme de vray, la science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne l'ont pas.

quando leoni
Fortior eripuit vitam Leo, quo nemore unquam
Expiravit aper majoris dentibus apri
.

Mais elles n'en sont pas universellement exemptes pourtant : tesmoin les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des Princes des deux armées contraires :

sæpe duobus
Regibus incessit magno discordia motu,
Continuoque animos vulgi Et trepidantia bello
Corda licet longè præsciscere
.

Je ne voy jamais cette divine description, qu'il ne m'y semble lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouvemens guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et espouvantement, cette tempeste de sons et de cris :

Fulgur ubi ad cælum se tollit, totáque circum
Ære renidescit tellus, subtérque virum vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes
Icti rejectant voces ad sidera mundi
.

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres occasions esteinte.

Paridis propter narratur amorem
Græcia Barbariæ diro collisa duello.

Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris. L'envie d'un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient pas esmouvoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en sont les principaux autheurs et motifs ? Oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se jouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suivirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de ses entreprinses :

Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam ? quid si me Manius oret
Pædicem, faciam ? non puto, si sapiam.
Aut futue, aut pugnemus, ait : quid si mihi vita
Charior est ipsa mentula ? signa canant.

(J'use en liberté de conscience de mon Latin, avecq le congé, que vous m'en avez donné.) Or ce grand corps a tant de visages et de mouvemens, qui semblent menasser le ciel et la terre :

Quam multi Lybico volvuntur marmore fluctus,
Sævus ubi Orion hybernis conditur undis,
Vel cum sole novo densæ torrentur aristæ,
Aut Hermi campo, aut Liciæ flaventibus arvis,
Scuta sonant, pulsuque pedum tremit excita tellus.

ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousjours l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'une sormilliere esmeuë et eschaufée,

It nigrum campis agmen :

un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuite d'un aigle ; un songe, une voix, un signe, une brouée matiniere, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d'un rayon de Soleil par le visage, le voyla fondu et esvanouy : qu'on luy esvente seulement un peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à leur teste, rompu et fracassé : car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius battit en Espagne à tout ces belles armes, qui ont aussi servy à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus :

Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta
Pulveris exigui jactu compressa quiescent.

Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy ils sont riches. Et avec du feu chasserent les abeilles si vivement sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouvans soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville, à ce nouveau secours : avec telle fortune, qu'au retour du combat, il ne s'en trouva une seule à dire.

Les ames des Empereurs et des savatiers sont jettees à mesme moule. Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons : ils sont menez et ramenez en leurs mouvemens, par les mesmes ressors, que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser avec un voisin, dresse entre les Princes une guerre : la mesme raison qui nous fait fouëtter un laquais, tombant en un Roy, luy fait ruiner une Province. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuvent plus. Pareils appetits agitent un ciron et un elephant.

Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifve poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort, et ayant entendu qu'il y avoit trois jours qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Un jour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien appercevant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, avec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost apres par la voye de la justice. Autant en fit le chien du sage Hesiode, ayant convaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maistre. Un autre chien estant à la garde d'un temple à Athenes, ayant aperçeu un larron sacrilege qui emportoit les plus beaux joyaux, se mit à abbayer contre luy tant qu'il peut : mais les marguilliers ne s'estans point esveillez pour cela, il se meit à le suyvre, et le jour estant venu, se tint un peu plus esloigné de luy, sans le perdre jamais de veuë : s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger : si son larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes. La nouvelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de ceste Eglise, ils se mirent à le suivre à la trace, s'enquerans des nouvelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes, où il fut puny. Et les juges en recognoissance de ce bon office, ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d'en avoir soin. Plutarque tesmoigne ceste histoire, comme chose tres-averee et advenue en son siecle.

Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoin de mettre ce mot en credit) ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite comme en ayant esté luy mesme spectateur. Un jour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de Lyons de grandeur inusitee, il y en avoit un entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et un rugissement hautain et espouvantable, attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaves, qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut un Androdus de Dace, qui estoit à un Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce Lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha tout doucement d'une façon molle et paisible, comme pour entrer en recognoissance avec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre miserable, tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre : c'estoit un singulier plaisir de voir les caresses, et les festes qu'ils s'entrefaisoient l'un à l'autre. Dequoy le peuple ayant eslevé des cris de joye, l'Empereur fit appeller cest esclave, pour entendre de luy le moyen d'un si estrange evenement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable :

Mon maistre, dict-il, estant proconsul en Aphrique, je fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy, et m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'un personnage ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court, de gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy-mesme. Le Soleil estant extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, je m'embatis sur une caverne cachee et inaccessible, et me jettay dedans. Bien tost apres y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit : à son arrivee j'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé dans un coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander secours : je luy ostay lors un grand escot qu'il y avoit, et m'estant un peu apprivoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement que je peux : Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de ceste douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en ceste caverne trois ans entiers de mesmes viandes : car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au Soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de ceste vie brutale et sauvage, comme ce Lyon estoit allé un jour à sa queste accoustumee, je partis de là, et à ma troisiesme journee fus surpris par les soldats, qui me menerent d'Affrique en ceste ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que je voy ce Lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à ceste heure voulu recompenser du bienfait et guerison qu'il avoit reçeu de moy.

Voyla l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous il fut mis en liberté, et absous de ceste condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict present de ce Lyon. Nous voyions depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce Lyon à tout une petite laisse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir l'argent qu'on luy donnoit : le Lyon se laisser couvrir des fleurs qu'on luy jettoit, et chacun dire en les rencontrant : Voyla le Lyon hoste de l'homme, voyla l'homme medecin du Lyon.

Nous pleurons souvent la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.

Post bellator equus positis insignibus Æthon
It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora.

Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne : cela ne se voit-il pas aussi entre les bestes, et des mariages mieux gardez que les nostres ?

Quant à la societé et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer ensemble, et s'entresecourir, il se voit des boeufs, des porceaux, et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la trouppe accourt à son aide, et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a avalé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de luy, et rongent la ligne : et si d'aventure il y en a un, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queuë par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents : ils le tirent ainsi au dehors et l'entrainent : Les barbiers, quand l'un de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressans une espine qu'ils ont dentelee comme une scie, à tout laquelle ils la scient et coupent.

Quant aux particuliers offices, que nous tirons l'un de l'autre, pour le service de la vie, il s'en void plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la balaine ne marche jamais qu'elle n'ait au devant d'elle un petit poisson semblable au goujon de mer, qui s'appelle pour cela la guide : la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la navire : et en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s'y retire en toute seureté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge : mais aussi tost qu'il sort, elle se met à le suyvre sans cesse : et si de fortune elle l'escarte, elle va errant çà et là, et souvent se froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n'a point de gouvernail : Ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l'Isle d'Anticyre.

Il y a une pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile : le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal : et si l'Ichneumon son ennemy s'approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l'esveillant, et l'advertissant de son danger. Il vit des demeurans de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez : et s'il veut fermer la bouche, il l'advertit premierement d'en sortir en la serrant peu à peu sans l'estreindre et l'offencer.

Ceste coquille qu'on nomme la Nacre, vit aussi ainsin avec le Pinnothere, qui est un petit animal de la sorte d'un cancre, luy servant d'huissier et de portier assis à l'ouverture de ceste coquille, qu'il tient continuellement entrebaaillee et ouverte, jusques à ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise : car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair vive, et la contraint de fermer sa coquille : lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee dans leur fort.

En la maniere de vivre des tuns, on y remarque une singuliere science de trois parties de la Mathematique. Quant à l'Astrologie, ils l'enseignent à l'homme : car ils s'arrestent au lieu où le solstice d'hyver les surprend, et n'en bougent jusques à l'equinoxe ensuyvant : voyla pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers ceste science. Quant à la Geometrie et Arithmetique, ils font tousjours leur bande de figure cubique, carree en tout sens, et en dressent un corps de bataillon, solide, clos, et environné tout à l'entour, à six faces toutes esgalles : puis nagent en ceste ordonnance carree, autant large derriere que devant, de façon que qui en void et compte un rang, il peut aisément nombrer toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est esgal à la largeur, et la largeur, à la longueur.

Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner un visage plus apparent, qu'en ce faict du grand chien, qui fut envoyé des Indes au Roy Alexandre : on luy presenta premierement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier, et puis un ours, il n'en fit compte, et ne daigna se remuer de sa place : mais quand il veid un Lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, monstrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en combat avecques luy.

Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'un Elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere, en print un dueil si extreme, qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir.

Quant à la clemence, on recite d'un tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté baillé un chevreau, il souffrit deux jours la faim avant que de le vouloir offencer, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au chevreau, son familier et son hoste.

Et quant aux droicts de la familiarité et convenance, qui se dresse par la conversation, il nous advient ordinairement d'apprivoiser des chats, des chiens, et des lievres ensemble ; Mais ce que l'experience apprend à ceux qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d'animaux a jamais nature tant honoré les couches, la naissance, et l'enfantement ? car les Poëtes disent bien qu'une seule isle de Delos, estant au paravant vagante, fut affermie pour le service de l'enfantement de Latone : mais Dieu a voulu que toute la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l'halcyon fait ses petits, qui est justement environ le Solstice, le plus court jour de l'an : et par son privilege nous avons sept jours et sept nuicts, au fin coeur de l'hyver, que nous pouvons naviguer sans danger. Leurs femelles ne recognoissent autre masle que le leur propre : l'assistent toute leur vie sans jamais l'abandonner : s'il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et le servent jusques à la mort. Mais aucune suffisance n'a encores peu atteindre à la cognoissance de ceste merveilleuse fabrique, dequoy l'halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deviner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conjoinct et lie ensemble, les entrelassant les unes de long, les autres de travers, et adjoustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin elle en forme un vaisseau rond prest à voguer : puis quand elle a parachevé de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups de mer : et au contraire ce qui est bien joinct, le batement de la mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu'il ne se peut ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et figure de la concavité du dedans : car elle est composée et proportionnée de maniere qu'elle ne peut recevoir ny admettre autre chose, que l'oiseau qui l'a bastie : car à toute autre chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu'il n'y peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voyla une description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu : toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encor suffisamment la difficulté de ceste architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouvons imiter ny comprendre ?

Pour suyvre encore un peu plus loing ceste equalité et correspondance de nous aux bestes, le privilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles et corporelles, tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de son accointance, à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, l'aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle : de maniere que Rome et Paris, que j'ay en l'ame, Paris que j'imagine, je l'imagine et le comprens, sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois : ce mesme privilege, dis-je, semble estre bien evidemment aux bestes : Car un cheval accoustumé aux trompettes, aux harquebusades, et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame un son de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps.

Quippe videbis equos fortes, cum membra jacebunt
In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe,
Et quasi de palma summas contendere vires.

Ce lievre qu'un levrier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les jarrets, et representer parfaictement les mouvemens de sa course : c'est un lievre sans poil et sans os.

Venantúmque canes in molli sæpe quiete,
Jactant crura tamen subito, vocesque repente
Mittunt, et crebas reducunt naribus auras,
Ut vestigia si teneant inventa ferarum :
Experge factique, sequuntur inania sæpe
Cervorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant :
Donec discussis redeant erroribus ad se.

Les chiens de garde, que nous voyons souvent gronder en songeant, et puis japper tout à faict, et s'esveiller en sursaut, comme s'ils appercevoient quelque estranger arriver ; cet estranger que leur ame void, c'est un homme spirituel, et imperceptible, sans dimension, sans couleur, et sans estre :

Consueta domi catulorum blanda propago
Degere, sæpe levem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora tueantur.

Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me faudroit sçavoir si nous sommes d'accord de sa description : Il est vray-semblable que nous ne sçavons guere, que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses, de laquelle, s'il y avoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.

Turpis Romano Belgicus ore color.

Les Indes la peignent noire et basannée, aux levres grosses et enflées, au nez plat et large : et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux, pour le faire pendre jusques à la bouche, comme aussi la balievre, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents jusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu'ils peuvent par artifice. Et un homme d'aujourdhuy, dit avoir veu en une nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants joyaux, qu'à touts coups il passoit son bras vestu au travers d'un trou d'oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents avec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches : ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste rase : mais assez ailleurs : et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art : et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouvoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massive : les Espagnols vuidée et estrillée : et entre nous, l'un la fait blanche, l'autre brune : l'un molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse : qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée : et ne peuvent avaller un Dieu en forme de boule.

Mais quoy qu'il en soit, nature ne nous a non plus privilegiez en cela qu'au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous jugeons bien, nous trouverons que s'il est quelques animaux moins favorisez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont plus. A multis animalibus decore vincimur : voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre : en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez : et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et ceste prerogative que les Poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine,

Pronáque cum spectent animalia cætera terram,
Os homini sublime dedit, coelúmque videre
Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus.

elle est vrayement poëtique : car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renversée tout à faict vers le ciel : et l'encoleure des chameaux, et des austruches, je la trouve encore plus relevée et droite que la nostre.

Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont devant, et ne regardent vis à vis, comme nous : et ne descouvrent en leur juste posture autant du ciel et de la terre que l'homme ?

Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuvent servir à mille sortes de bestes ?

Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abjectes de toute la bande : car pour l'apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots :

Simia quam similis, turpissima bestia, nobis !

pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes quand j'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subjection naturelle, et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couvrir. Nous avons esté excusables d'emprunter ceux que nature avoit favorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille, de laine, plume, poil, soye.

Remerquons au demeurant, que nous sommes le seul animal, duquel le defaut offence nos propres compagnons, et seuls qui avons à nous desrober en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c'est aussi un effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses, l'entiere veuë et libre du corps qu'on recherche : que pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement ce qu'on ayme.

Ille quod obscoenas in aperto corpore partes
Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor.

Et encore que ceste recepte puisse à l'aventure partir d'une humeur un peu delicate et refroidie : si est-ce un merveilleux signe de nostre defaillance, que l'usage et la cognoissance nous dégoute les uns des autres. Ce n'est pas tant pudeur, qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, avant qu'elles soyent peintes et parées pour la montre publique.

Nec veneres nostras hoc fallit, quo magis ipsæ
Omnia summopere hos vitæ post scenia celant,
Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore.

La où en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimions, et qui ne plaise à nos sens : de façon que de leurs excremens mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums.

Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautez, qu'on voit par fois reluire entre nous, comme des astres soubs un voile corporel et terrestre.

Au demeurant la part mesme que nous faisons aux animaux, des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur est bien avantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre : ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur : et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l'innocence et la santé : la santé, dis-je, le plus beau et le plus riche present, que nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu'Heraclitus et Pherecydes, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la santé, et se delivrer par ce marché, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en ceste autre proposition, qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Ulysses deux breuvages, l'un pour faire devenir un homme de fol sage, l'autre de sage fol, qu'Ulysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'une beste : Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en ceste maniere : Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure et corps d'un asne. Comment ? ceste grande et divine sapience, les Philosophes la quittent donc, pource ce voile corporel et terrestre ? Ce n'est donc plus par la raison, par le discours, et par l'ame, que nous excellons sur les bestes : c'est par nostre beauté, nostre beau teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à l'abandon.

Or j'accepte ceste naïfve et franche confession : Certes ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, ce n'est que vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousjours des bestes : ny ne seroyent comparables à un homme miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n'est comme nous sommes, n'est rien qui vaille : Et Dieu pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n'est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et nous sequestrons de leur condition et societé.

Mais pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part, l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous avons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et ceste capacité de juger et cognoistre, si nous l'avons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, ceste notable prerogative sur les bestes, que où nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Ut vinum ægrotis, quia prodest raro, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino, quam, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere : Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem, cogitationis acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam tam munifice et tam large dari.

De quel fruit pouvons nous estimer avoir esté à Varro et Aristote, ceste intelligence de tant de choses ? Les a elle exemptez des incommoditez humaines ? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent un crocheteur ? ont ils tiré de la Logique quelque consolation à la goute ? pour avoir sçeu comme ceste humeur se loge aux jointures, l'en ont ils moins sentie ? sont ils entrez en composition de la mort, pour sçavoir qu'aucunes nations s'en resjouissent : et du cocuage, pour sçavoir les femmes estre communes en quelque region ? Au rebours, ayans tenu le premier rang en sçavoir, l'un entre les Romains, l'autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n'avons pas pourtant appris qu'ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie : voire le Grec a assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la sienne.

A on trouvé que la volupté et la santé soyent plus savoureuses à celuy qui sçait l'Astrologie, et la Grammaire :

Illiterati num minus nervi rigent ?

et la honte et pauvreté moins importunes ?

Scilicet et morbis Et debilitate carebis,
Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ
Longa tibi post hæc fato meliore dabuntur.

J'ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l'université : et lesquels j'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est advis, tient rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles autres qualitez qui y servent voyrement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature.

Il ne nous faut guere non plus d'offices, de reigles, et de loix de vivre, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l'homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu'elle seroit la plus utile et propre à sa vie.

Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s'en trouvera plus grand nombre d'excellens entre les ignorans, qu'entre les sçavans : je dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que ceste Rome sçavante, qui se ruyna soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, aumoins la preud'hommie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne : car elle loge singulierement bien avec la simplicité.

Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loing, que je ne voudrois suyvre. J'en diray seulement encore cela, que c'est la seule humilité et submission, qui peut effectuer un homme de bien. Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la cognoissance de son devoir : il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours : autrement selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des devoirs, qui nous mettroient à nous manger les uns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna jamais à l'homme, ce fut une loy de pure obeyssance : ce fut un commandement, nud et simple où l'homme n'eust rien à cognoistre et à causer, d'autant que l'obeyr est le propre office d'une ame raisonnable, recognoissant un celeste, superieur et bien-facteur. De l'obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché. Et au rebours : la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous, par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance, Eritis sicut dii scientes bonum Et malum. Et les Sereines, pour piper Ulysse en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l'homme c'est l'opinion de sçavoir. Voyla pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l'obeyssance. Cavete, nequis vos decipiat per philosophiam Et inanes seductiones, secundum elementa mundi.

En cecy y a il une generalle convenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps : Mais où la trouvons nous ?

Ad summum sapiens uno minor est Jove, dives,
Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum :
Præcipue sanus, nisi cùm pituita molesta est.

Il semble à la verité, que nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C'est ce que dit Epictete, que l'homme n'a rien proprement sien, que l'usage de ses opinions : Nous n'avons que du vent et de la fumée en partage. Les dieux ont la santé en essence, dit la philosophie, et la maladie en intelligence : l'homme au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination : car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez braver ce pauvre et calamiteux animal. Il n'est rien, dit Cicero, si doux que l'occupation des lettres : de ces lettres, dis-je, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouvertes : ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage : et qui ont arraché nostre ame des tenebres, pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres, et moyennes : ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement vivre, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offence. Cestuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-vivant et tout-puissant ?

Et quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu au village une vie plus equable, plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne.

Deus ille fuit Deus, inclute Memmi,
Qui princeps vitæ rationem invenit eam, quæ
Nunc appellatur sapientia, quique per artem
Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris,
In tam tranquillo et tam clara luce locavit.

Voyla des paroles tresmagnifiques et belles : mais un bien leger accident, mit l'entendement de cestuy-cy en pire estat, que celuy du moindre berger : nonobstant ce Dieu precepteur et ceste divine sapience. De mesme impudence est ceste promesse du livre de Democritus : Je m'en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre qu'Aristote nous preste, de Dieux mortels : et ce jugement de Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le vivre : mais qu'il a de soy le bien vivre. Conformément à cet autre, In virtute veeè gloriamur : quod non contingeret, si id donum a Deo non a nobis haberemus. Cecy est aussi de Seneca : Que le sage a la fortitude pareille à Dieu : mais en l'humaine foiblesse, par où il le surmonte. Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité : Il n'y a aucun de nous qui s'offence tant de se voir apparier à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres animaux : tant nous sommes plus jaloux de nostre interest, que de celuy de nostre createur.

Mais il faut mettre aux pieds ceste sotte vanité, et secouër vivement et hardiment les fondemens ridicules, sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre : il fera tousjours de ses oeufs poulles, comme on dit : il le faut mettre en chemise.

Voyons quelque notable exemple de l'effect de sa philosophie.

Possidonius estant pressé d'une si douloureuse maladie, qu'elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur pour s'escrier contre elle : Tu as beau faire, si ne diray-je pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions que mon laquays, mais il se brave sur ce qu'il contient aumoins sa langue sous les loix de sa secte.

Re succumbere non oportebat verbis gloriantem.

Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui le vint visiter, s'en retournoit tout fasché : il le rappella, et luy montrant ses pieds et sa poittrine : Il n'est rien venu de là icy, luy dit-il. Cestuy cy a un peu meilleure grace : car il sent avoir du mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son coeur n'en est pas abbatu et affoibly. L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains-je, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes affligé d'une cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques.

Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, démousser et rabatre l'aigreur des infortunes qui nous suyvent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance et plus evidemment ? Le philosophe Pyrrho courant en mer le hazard d'une grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent avec luy à imiter que la securité d'un porceau, qui voyageoit avecques eux, regardant ceste tempeste sans effroy. La philosophie au bout de ses precéptes nous renvoye aux exemples d'un athlete et d'un muletier : ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d'autres inconveniens, et plus de fermeté, que la science n'en fournit onques à aucun, qui n'y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude naturelle. Qui fait qu'on incise et taille les tendres membres d'un enfant et ceux d'un cheval plus aisément que les nostres, si ce n'est l'ignorance. Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination ? Nous en voyons ordinairement se faire saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens : ceste couleur et ce teint, vous presagent quelque defluxion caterreuse : ceste saison chaude vous menasse d'une émotion fievreuse : ceste coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous advertit de quelque notable et voisine indisposition : Et en fin elle s'en addresse tout detroussément à la santé mesme : Ceste allegresse et vigueur de jeunesse, ne peut arrester en une assiete, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d'un homme asservy à telles imaginations, à celle d'un laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a : où l'autre a souvent la pierre en l'ame avant qu'il l'ait aux reins : comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au devant.

Ce que je dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science : De là est venuë ceste ancienne opinion des philosophes, qui logeoient le souverain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'esperance que de crainte : et n'ayant autre regle de ma santé, que celle des exemples d'autruy, et des evenemens que je vois ailleurs en pareille occasion, j'en trouve de toutes sortes : et m'arreste aux comparaisons, qui me sont plus favorables. Je reçois la santé les bras ouverts, libre, plaine, et entiere : et aiguise mon appetit à la jouïr, d'autant plus qu'elle m'est à present moins ordinaire et plus rare : tant s'en faut que je trouble son repos et sa douceur, par l'amertume d'une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies.

Ce qu'on nous dit de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, on l'attribue à la serenité et tranquillité de leur air, je l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante : comme gents qui passoyent leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque.

Et d'où vient ce qu'on trouve par experience, que les plus grossiers et plus lourds sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses ? et que l'amour d'un muletier se rend souvent plus acceptable, que celle d'un gallant homme ? sinon qu'en cettuy-cy l'agitation de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse : comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes. Qui la desment, qui la jette plus coustumierement à la manie, que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre ? Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse ? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies : ainsi des rares et vifves agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées : il n'y a qu'un demy tour de cheville à passer de l'un à l'autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien proprement s'advient la folie, avec les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les gaillardes elevations d'une esprit libre ; et les effects d'une vertu supreme et extraordinaire ? Platon dit les melancholiques plus disciplinables et excellent : aussi n'en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuvent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allegresse, l'un des plus judicieux, ingenieux et plus formés à l'air de cet antique et pure poësie, qu'autre poëte Italien n'aye de long temps esté ? N'a-il pas dequoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtriere ? à cette clarté qui l'a aveuglé ? à cette exacte, et tendue apprehension de la raison, qui l'a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l'a conduit à la bestise ? à cette rare aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame ? J'eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat survivant à soy-mesmes, mescognoissant et soy et ses ouvrages ; lesquels sans son sçeu, et toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.

Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture ? affublez le de tenebres d'oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir : et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la commodité d'avoir l'appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz et frians, à la jouyssance des biens et des plaisirs : Cela est vray : mais la misere de nostre condition porte, que nous n'avons tant à jouyr qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme une legere douleur : Segnius homines bona quàm mala sentiunt : nous ne sentons point l'entiere santé, comme la moindre des maladies :

pungit
In cute vix summa violatum plagula corpus,
Quando valere nihil quemquam movet. Hoc juvat unum,
Quód me non torquet latus aut pes : cætera quisquam
Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem.

Nostre bien estre, ce n'est que la privation d'estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'avoir point de mal, c'est le plus avoir de bien, que l'homme puisse esperer : comme disoit Ennius.

Nimium boni est, cui nihil est mali.

Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble nous enlever au dessus de la santé simple, et de l'indolence ; cette volupté active, mouvante, et je ne sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu'à l'indolence, comme à son but. L'appetit qui nous ravit à l'accointance des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouvir, et se loger en repos, et en l'exemption de cette fievre. Ainsi des autres.

Je dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n'avoir de mal, elle nous achemine à un tres-heureux estat selon nostre condition.

Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout sans sentiment. Car Crantor avoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Je ne louë point cette indolence qui n'est ny possible ny desirable. Je suis content de n'estre pas malade : mais si je le suis, je veux sçavoir que je le suis, et si on me cauterise ou incise, je le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l'homme. Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore.

Le mal, est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousjours à fuïr, ny la volupté tousjours à suivre.

C'est un tres-grand avantage pour l'honneur de l'ignorance, que la science mesme nous rejecte entre ses bras, quand elle se trouve empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux : elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lascher la bride, et donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre soubs sa faveur à l'abri des coups et injures de la fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer nostre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir des voluptez perdues ; et de nous servir pour consolation des maux presens, de la souvenance des biens passez, et d'appeller à nostre secours un contentement esvanouy, pour l'opposer à ce qui nous presse ? Levationes ægritudinum in avocatione a cogitanda molestia, et revocatione ad contemplandas voluptates ponit, si ce n'est qu'où la force luy manque, elle veut user de ruse, et donner un tour de soupplesse et de jambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car non seulement à un philosophe, mais simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'une fievre chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souvenance de la douceur du vin Grec ? Ce seroit plustost luy empirer son marché,

Che ricordar si il ben doppia la noia.

De mesme condition est cet autre conseil, que la philosophie donne ; de maintenir en la memoire seulement le bon-heur passé, et d'en effacer les desplaisirs que nous avons soufferts ; comme si nous avions en nostre pouvoir la science de l'oubly : et conseil duquel nous valons moins encore un coup.

Suavis est laborum præteritorum memoria.

Comment ? la philosophie qui me doit mettre les armes à la main, pour combattre la fortune ; qui me doit roidir le courage pour fouller aux pieds toutes les adversitez humaines, vient elle à cette mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules ? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si vivement quelque chose en nostre souvenance, que le desir de l'oublier : C'est une bonne maniere de donner en garde, et d'empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela est faulx, Est situm in nobis, ut et adversa quasi perpetua oblivione obruamus, et secunda jucunde et suaviter meminerimus. Et cecy est vray, Memini etiam quæ nolo : oblivisci non possum quæ volo. Et de qui est ce conseil ? de celuy, qui se unus sapientem profiteri sit ausus.

Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes
Præstrinxit stellas, exortus uti ætherius sol.

De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l'ignorance ?

Iners malorum remedium ignorantia est.

Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences frivoles, où la raison vive et forte ne peut assez : pourveu qu'elles nous servent de contentement et de consolation. Où ils ne peuvent guerir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Je croy qu'ils ne me nieront pas cecy, que s'ils pouvoyent adjouster de l'ordre, et de la constance, en un estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de jugement, qu'ils ne l'acceptassent :

potare, Et spargere flores
Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi.

Il se trouveroit plusieurs philosophes de l'advis de Lycas : Cettuy-cy ayant au demeurant ses moeurs bien reglées, vivant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son devoir envers les siens et estrangers, se conservant tresbien des choses nuisibles, s'estoit par quelque alteration de sens imprimé en la cervelle une resverie : C'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus belles comedies du monde. Guery qu'il fut par les medecins, de cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mist en procés pour le restablir en la douceur de ces imaginations.

pol me occidistis amici,
Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
Et demptus per vim mentis gratissimus error.

D'une pareille resverie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les navires qui relaschoient du port de Pyrée, et y abordoient, ne travailloyent que pour son service : se resjouyssant de la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avec joye. Son frere Crito, l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il avoit vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si advisé :

grec

Et l'Ecclesiaste ; en beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir : et, qui acquiert science, s'acquiert du travail et tourment.

Cela mesme, à quoy la philosophie consent en general, cette derniere recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie, que nous ne pouvons supporter. Placet ? pare : Non placet ? quacumque vis exi. Pungit dolor ? vel fodiat sane : si nudus es, da jugulum : sin tectus armis Vulcaniis, id est fortitudine, resiste. Et ce mot des Grecs convives qu'ils y appliquent, Aut bibat, aut abeat : Qui sonne plus sortablement en la langue d'un Gascon, qu'en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B.

Vivere si rectè nescis, decede peritis.
Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti :
Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo
Rideat, Et pulset lasciva decentius ætas.

qu'est-ce autre chose qu'une confession de son impuissance ; et un renvoy, non seulement à l'ignorance, pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre ?

Democritum postquam matura vetustas
Admonuit memorem, motus languescere mentis :
Sponte sua letho caput obvius obtulit ipse.

C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire provision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre : Et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus,

De la vertu, ou de mort approcher.

Et Crates disoit, que l'amour se guerissoit par la faim, sinon par le temps : et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart.

Celuy Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent avec si grande recommandation, s'estant jetté, toutes choses laissées, à l'estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject : Si d'aventure il survient quelque grand inconvenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain : et se peut-on sauver à nage, hors du corps, comme hors d'un esquif qui faict eau : car c'est la crainte de mourir, non pas le desir de vivre, qui tient le fol attaché au corps.

Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme je commençois tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s'eslevent et se saisissent du ciel ; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Je ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique : ny à Mahumet, qui (comme j'ay entendu) interdict la science à ses hommes : mais l'exemple de ce grand Lycurgus et son authorité doit certes avoir grand poix, et la reverence de cette divine police Lacedemonienne, si grande, si admirable, et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau qui a esté descouvert du temps de nos peres, par les Espagnols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat, et sans loy, vivent plus legitimement et plus reglément que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix, qu'il n'y a d'autres hommes, et qu'il n'y a d'actions.

Di cittatorie piene et di libelli,
D'esamine et di carte, di procure
Hanno le mani et il seno, et gran fastelli
Di chiose, di consigli et di letture,
Per cui le faculta de poverelli
Non sono mai ne le citta sicure,
Hanno dietro et dinanzi et d'ambi i lati,
Nota i procuratori et advocati.

C'estoit ce que disoit un Senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs avoyent l'aleine puante à l'ail, et l'estomach musqué de bonne conscience : et qu'au rebours, ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à toute sorte de vices : c'est à dire, comme je pense, qu'ils avoyent beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie. L'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent volontiers de l'innocence : la curiosité, la subtilité, le sçavoir, trainent la malice à leur suite : l'humilité, la crainte, l'obeissance, la debonnaireté (qui sont les pieces principales pour la conservation de la societé humaine) demandent une ame vuide, docile et presumant peu de soy.

Les Chrestiens ont une particuliere cognoissance, combien la curiosité est un mal naturel et originel en l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain ; c'est la voye, par où il s'est precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption : c'est l'orgueil qui jette l'homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouvelletez, et aymer mieux estre chef d'une trouppe errante, et desvoyée, au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d'autruy, à la voye battuë et droicturiere. C'est à l'advanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition suit l'orgueil, et luy obeit comme à son pere : grec .

O cuider, combien tu nous empesches ! Apres que Socrates fut adverty, que le Dieu de sagesse luy avoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné : et se recherchant et secouant par tout, n'y trouvoit aucun fondement à cette divine sentence. Il en sçavoit de justes, temperants, vaillants, sçavants comme luy : et plus eloquents, et plus beaux, et plus utiles au païs. En fin il se resolut, qu'il n'estoit distingué des autres, et n'estoit sage que par ce qu'il ne se tenoit pas tel : et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme, l'opinion de science et de sagesse : et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance, et la simplicité sa meilleure sagesse.

La saincte Parole declare miserables ceux d'entre nous, qui s'estiment : Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu'as-tu à te glorifier ? et ailleurs, Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre, de laquelle qui jugera, quand par l'esloignement de la lumiere elle sera esvanouye ? Ce n'est rien que de nous : Il s'en faut tant que nos forces conçoivent la haulteur divine, que des ouvrages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroyable : Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle ; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. Melius scitur Deus nesciendo, dit S. Augustin. Et Tacitus, Sanctius est ac reverentius de actis Deorum credere quam scire.

Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement s'enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres des choses.

Atque illum quidem parentem hujus universitatis invenire difficile : et, quum jam inveneris, indicare in vulgus, nefas, dit Ciceron.

Nous disons bien puissance, verité, justice : ce sont parolles qui signifient quelque chose de grand : mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.

Immortalia mortali sermone notantes.

Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne : c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouvrages : et le fait en nostre langue, improprement, pour s'avaller et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle convenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal : veu que nul mal ne le touche ? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous servons pour par les choses obscures arriver aux apparentes : veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu ? la justice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la societé et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu ? La temperance, comment ? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont nulle place en la divinité ? La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu : ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice.

Neque gratia neque ira teneri potest, quód quæ talia essent, imbecilla essent omnia.

La participation que nous avons à la cognoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est point par nos propres forces que nous l'avons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu'il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets : Nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est un pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clair-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçavans de divin sçavoir. Ce n'est pas merveille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette cognoissance supernaturelle et celeste : apportons y seulement du nostre, l'obeissance et la subjection : car comme il est escrit ; Je destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage ? où est l'escrivain ? où est le disputateur de ce siecle ? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde ? Car puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauver les croyans.

Si me faut-il voir en fin, s'il est en la puissance de l'homme de trouver ce qu'il cherche : et si cette queste, qu'il y a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouvelle force, et de quelque verité solide.

Je croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'une si longue poursuite, c'est d'avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'avons par longue estude confirmée et averée. Il est advenu aux gens veritablement sçavans, ce qui advient aux espics de bled : ils vont s'eslevant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n'ayans trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle.

C'est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo, n'avoir rien appris : Pherecydes, l'un des sept sages, escrivant à Thales, comme il expiroit, J'ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escrits. S'ils contentent et toy et les autres Sages, publie les : sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-je pas profession de sçavoir la verité, ny d'y atteindre. J'ouvre les choses plus que je ne les descouvre. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçavoit, respondit, qu'il sçavoit cela, qu'il ne sçavoit rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grand part de ce que nous sçavons, est la moindre de celles que nous ignorons : c'est à dire, que ce mesme que nous pensons sçavoir, c'est une piece, et bien petite, de nostre ignorance.

Nous sçavons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité.

Omnes pene veteres nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt : angustos sensus, imbecilles animos, brevia curricula vitæ.

Cicero mesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius dit, que sur sa vieillesse il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun party : suivant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'une secte, tantost en l'autre : se tenant tousjours soubs la dubitation de l'Academie.

Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem, quæram omnia, dubitans plerumque Et mihi diffidens.

J'auroy trop beau jeu, si je vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros : et le pourroy faire pourtant par sa regle propre ; qui juge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

Qui vigilans stertit,
Mortua cui vita est, prope jam vivo atque videnti,

qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisives. Je veux prendre l'homme en sa plus haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d'une belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l'ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde : c'est en eux que loge la haulteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l'ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l'exemple de leurs moeurs admirables. Je ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons jusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les deffauts que nous trouverons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien advouër pour siens.

Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu'il dit, qu'il la trouvée ; ou qu'elle ne se peut trouver ; ou qu'il en est encore en queste. Toute la philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l'avoir trouvée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous avons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, et les Academiciens, ont desesperé de leur queste ; et jugé que la verité ne se pouvoit concevoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles.

Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes, plusieurs anciens ont tenu, tirez d'Homere, des sept sages, et d'Archilochus, et d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu'ils sont encore en cherche de la verité : Ceux-cy jugent, que ceux-là qui pensent l'avoir trouvée, se trompent infiniement ; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et juger la difficulté des choses, c'est une grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.

Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit,
An sciri possit, quo se nil scire fatetur.

L'ignorance qui se sçait, qui se juge, et qui se condamne, ce n'est pas une entiere ignorance : Pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l'ame, l'imaginative, l'appetitive, et la consentante, ils en reçoivent les deux premieres : la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination, ny approbation d'une part ou d'autre, tant soit-elle legere.

Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame : La main espanduë et ouverte, c'estoit apparence : la main à demy serrée, et les doigts un peu croches, consentement : le poing fermé, comprehension : quand de la main gauche il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science.

Or cette assiette de leur jugement droicte, et inflexible, recevant tous objects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie ; qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l'impression de l'opinion et science, que nous pensons avoir des choses. D'où naissent la crainte, l'avarice, l'envie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouvelleté, la rebellion, la desobeyssance, l'opiniastreté, et la pluspart des maux corporels : Voire ils s'exemptent par là, de la jalousie de leur discipline. Car ils debattent d'une bien molle façon. Ils ne craignent point la revenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu'on les en creust ; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant leurs propositions, que pour combattre celles qu'ils pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, il prendront aussi volontiers la contraire à soustenir : tout leur est un : ils n'y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle n'est ny l'un, ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si par certain jugement vous tenez, que vous n'en sçavez rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez. Ouï, et si par un axiome affirmatif vous asleurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n'en doutez pas ; ou que vous ne pouvez juger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l'ignorance.

Pourquoy ne leur sera-il permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'un dire vert, à l'autre jaulne, à eux aussi de doubter ? Est-il chose qu'on vous puisse proposer pour l'advouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue ? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leurs païs, ou par l'institution des parens, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans choix, voire le plus souvent avant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuvent hypothequez, asserviz et collez, comme à une prise qu'ils ne peuvent desmordre : ad quamcumque disciplinam, velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt. Pourquoy à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et servitude ? Hoc liberiores Et solutiores, quod integra illis est judicandi potestas. N'est-ce pas quelque advantage, de se trouver desengagé de la necessité, qui bride les autres ? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantasie a produictes ? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces divisions seditieuses et querelleuses ? Qu'iray-je choisir ? Ce qu'il vous plaira, pourveu que vous choisissiez. Voila une sotte responce : à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arrive : par qui il ne vous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, jamais il ne sera si seur, qu'il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette meslée ? Il vous est permis d'espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d'en doubter ? S'il est loisible à Panætius de soustenir son jugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement : Pourquoy un sage n'osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres : establies du commun consentement de l'eschole, de laquelle il est sectateur et professeur ? Si c'est un enfant qui juge, il ne sçait que c'est : si c'est un sçavant, il est præoccuppé. Ils se sont reservez un merveilleux advantage au combat, s'estans deschargez du soin de se couvrir. Il ne leur importe qu'on les frappe, pourveu qu'ils frappent ; et font leurs besongnes de tout : S'ils vainquent, vostre proposition cloche ; si vous, la leur : s'ils faillent, ils verifient l'ignorance ; si vous faillez, vous la verifiez : s'ils prouvent que rien ne se sçache, il va bien ; s'ils ne le sçavent pas prouver, il est bon de mesmes : Ut quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inveniuntur, facilius ab utraque parte assertio sustineatur.

Et font estat de trouver bien plus facilement, pourquoy une chose soit fausse, que non pas qu'elle soit vraye ; et ce qui n'est pas, que ce qui est : et ce qu'ils ne croyent pas, que ce qu'ils croyent.

Leurs façons de parler sont, Je n'establis rien : Il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'un ny l'autre : Je ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout : la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est grec ; c'est à dire, je soustiens, je ne bouge. Voyla leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est une pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de jugement. Ils se servent de leur raison, pour enquerir et pour debattre : mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une perpetuelle confession d'ignorance, un jugement sans pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme : J'exprime cette fantasie autant que je puis, par ce que plusieurs la trouvent difficile à concevoir ; et les autheurs mesmes la representent un peu obscurement et diversement.

Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts : non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou jugement. Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu'on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou souche : il a voulu se faire homme vivant, discourant, et raisonnant, jouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l'homme s'est usurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez.

Si n'est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s'il veut vivre. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il luy sera utile : et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode : circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d'aller, et se laisser remuer aux apparances, pourveu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame : les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encore qu'il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger, et qu'il s'apperçoive, qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray : il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts, qui font profession de consister en la conjecture, plus qu'en la science ? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suivent seulement ce qu'il semble ? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l'ordre du monde. Une ame garantie de prejugé, a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gents qui jugent et contrerollent leurs juges, ne s'y soubsmettent jamais deuëment. Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouvent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pedagogues des causes divines et humaines ?

Il n'est rien en l'humaine invention, où il y ait tant de verisimilitude et d'utilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d'en hault quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement, pour faire plus de place à la foy : ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et observances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux ; ennemy juré d'heresie, et s'exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C'est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira d'y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent à toy, du jour à la journée : le demeurant est hors de ta cognoissance. Dominus novit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt.

Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance : et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouvrir, que la plus part n'ont pris le visage de l'asseurance que pour avoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer jusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, quam docti fingunt magis quam norunt.

Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d'en parler comme un homme à un homme, et qu'il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d'un autre : car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'un de ses Sectateurs a ainsin imité : Ut potero, explicabo : nec tamen, ut Pythius Apollo, certa ut sint et fixa, quæ dixero : sed, ut homunculus, probabilia conjectura sequens. Et cela sur le discours du mespris de la mort : discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit, sur le propos mesme de Platon. Si forte, de Deorum natura ortuque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum. Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui judicetis : ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis.

Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d'autres opinions, et d'autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se juge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant evita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy-la est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçavoir apporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couvrir souvent d'obscurité si espesse et inextricable, qu'on n'y peut rien choisir de son advis. C'est par effect un Pyrrhonisme soubs une forme resolutive.

Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne. Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus : curiosius id faciunt, quam necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem aperte judicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram viget ætatem. Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adjuncta esse dicamus, tanta similitudine, ut in iis nulla insit certe judicandi et assentiendi nota.

Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné ? Clytomachus affermoit n'avoir jamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a evité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé grec  ? La difficulté est une monoye que les sçavans employent, comme les joueurs de passe-passe pour ne descouvrir la vanité de leur art : et de laquelle l'humaine bestise se paye aysément.

Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes :
Omnia enim stolidi magis admirantur amantque,
Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt.

Cicero reprend aucuns de ses amis d'avoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts : et que cela les divertissoit des devoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon tout au commencement des livres de sa Republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines.

Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote avoyent escrit de la Logique, ils l'avoyent escrit par jeu et par exercice : et ne pouvoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'une si vaine matiere. Plutarque le dit de la Metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de la Rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences : et Socrates de toutes, sauf celle des moeurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousjours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit : estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy-la et supernumeraire.

Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçavoir. Mais ils n'ont pas pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses mesmes, où il n'y avoit nulle solidité profitable.

Au demeurant, les uns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l'un, et en certaines choses l'autre.

Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvant la dispute, jamais l'arrestant, jamais satisfaisant : et dit n'avoir autre science, que la science de s'opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diverses, dit-on. Aussi, à mon gré, jamais instruction ne fut titubante, et rien asseverante, si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy avoyent deferé, s'estoit aussi desfaict en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter : se contentant d'ayder et favorir de son secours les engendrants : ouvrir leur nature ; graisser leurs conduits : faciliter l'yssue de leur enfantement : juger d'iceluy : le baptizer : le nourrir : le fortifier : l'emmaillotter, et circoncir : exerçant et maniant son engin, aux perils et fortunes d'autruy.

Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont une forme d'escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu'instruisant : encore qu'ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque ? combien disent ils tantost d'un visage, tantost d'un autre, pour ceux qui y regardent de prez ? Et les reconciliateurs des Jurisconsultes devoyent premierement les concilier chacun à soy.

Platon me semble avoir aymé ceste forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantasies.

Diversement traitter les matieres, est aussi bien les traitter, que conformement, et mieux : à sçavoir plus copieusement et utilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif : Si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reverence qu'il doit à ceste dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l'exerçent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout juge, tant comme de la disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre.

Et le plus large champ aux reprehensions des uns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diversitez, en quoy chacun d'eux se trouve empestré : ou par dessein, pour monstrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere.

Que signifie ce refrein ? en un lieu glissant et coulant suspendons nostre creance : car, comme dit Eurypides,

Les oeuvres de Dieu en diverses
Façons, nous donnent des traverses.

Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souvent en ses livres, comme agité d'une divine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est : Revenant à ce mot divin, Cogitationes mortalium timidæ, Et incertæ adinventiones nostræ, Et providentiæ. Il ne faut pas trouver estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé d'avoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy une occupation plaisante : et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouvent de l'intemperance à trop sçavoir.

Democritus ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit lever de table, pour voir l'assiette du lieu où ces figues avoyent esté cueillies : sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les avoit mises en un vaisseau, où il y avoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy avoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, je ne lairray pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle. Et volontiers n'eust failly de trouver quelque raison vraye, à un effect faux et supposé. Ceste histoire d'un fameux et grand Philosophe, nous represente bien clairement ceste passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite un pareil exemple de quelqu'un, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher : comme l'autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la fievre, pour ne perdre le plaisir de l'assouvir en beuvant. Satius est supervacua discere, quam nihil.

Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souvent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousjours nutritif, ou sain : Pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire.

Voicy comme ils disent : La consideration de la nature est une pasture propre à nos esprits, elle nous esleve et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes : la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reverence, et crainte d'en juger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de ceste maladive curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souvent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust une fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur, et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir une science, de laquelle l'usage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour ceste soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et qu'il peut acquerir par apres.

Je ne me persuade pas aysement, qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable : Mais en ceste obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s'est travaillé d'apporter une telle quelle image de lumiere : et ont promené leur ame à des inventions, qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence, pourveu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires : Unicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi. Un ancien, à qui on reprochoit, qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son jugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouvé ceste occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions : et a esté raisonnable pour ceste consideration, que les communes opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur pays.

Platon traitte ce mystere d'un jeu assez descouvert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait le legislateur, il emprunte un style regentant et asseverant : et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inventions : autant utiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme : Sçachant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.

Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque utile fin : estant si facile d'imprimer touts fantosmes en l'esprit humain, que c'est injustice de ne les paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les unes sectes avoir plus suivy la verité, les autres l'utilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus utile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouvelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy civile, au bout du compte.

Il y a d'autres subjects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se travaillant d'y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouvé de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souvent force de forger des conjectures foibles et foles : non qu'ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude. Non tam id sensisse, quod dicerent, quam exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse.

Et si on ne le prenoit ainsi, comme couvririons nous une si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous voyons avoir esté produites par ces ames excellentes et admirables ? Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la reverence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.

Jupiter omnipotens rerum, regúmque, Deumque,
Progenitor, genitrixque.

Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon oeil. Toutes polices ont tiré fruit de leur devotion : Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les evenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, justice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs religions fabuleuses : Dieu par sa misericorde daignant à l'adventure fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes d'une telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy, au travers des fausses images de leurs songes : Non seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses, sont celles que l'homme a forgé de son invention.

Et de toutes les religions, que Sainct Paul trouva en credit à Athenes, celle qu'ils avoyent dediée à une divinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable.

Pythagoras adombra la verité de plus pres : jugeant que la cognoissance de ceste cause premiere, et estre des estres, devoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration : Que ce n'estoit autre chose, que l'extreme effort de nostre imagination, vers la perfection : chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce project la devotion de son peuple : l'attacher à une religion purement mentale, sans object prefix, et sans meslange materiel : il entreprint chose de nul usage : L'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes : il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté divine s'est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels : Ses sacrements supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre condition : Son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles : car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Je laisse à part les autres arguments qui s'employent à ce subject. Mais à peine me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de ce piteux supplice, que les ornements et mouvements ceremonieux de noz Eglises, que les voix accommodées à la devotion de nostre pensée, et ceste esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples, d'une passion religieuse, de tres-utile effect.

De celles ausquelles on a donné corps comme la necessité l'a requis, parmy ceste cecité universelle, je me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le Soleil,

la lumiere commune,
L'oeil du monde : et si Dieu au chef porte des yeux,
Les rayons du Soleil sont ses yeux radieux,
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent,
Et les faicts des humains en ce monde regardent :
Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons,
Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons :
Qui remplit l'univers de ses vertus cognues :
Qui d'un traict de ses yeux nous dissipe les nuës :
L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant,
En la course d'un jour tout le Ciel tournoyant,
Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme :
Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme :
En repos sans repos, oysif, Et sans sejour,
Fils aisné de nature, et le pere du jour.

D'autant qu'outre ceste sienne grandeur et beauté, c'est la piece de ceste machine, que nous descouvrons la plus esloignée de nous : et par ce moyen si peu cognuë, qu'ils estoyent pardonnables, d'en entrer en admiration et reverence.

Thales, qui le premier s'enquesta de telle matiere, estima Dieu un esprit, qui fit d'eau toutes choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants à diverses saisons : et que c'estoyent des mondes infinis en nombre. Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras le premier a tenu, la description et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force et raison d'un esprit infini. Alcmæon a donné la divinité au Soleil, à la Lune, aux astres, et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu, un esprit espandu par la nature de toutes choses, d'où noz ames sont déprinses. Parmenides, un cercle entournant le ciel, et maintenant le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes. Protagoras, n'avoir rien que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux : tantost ceste nature, qui eslance ces images : et puis, nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à divers visages. Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouvoir nommer. Aux loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces mesmes livres il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu : et puis il luy fait establir que le Soleil est Dieu, et l'ame Dieu : Qu'il n'y en a qu'un, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus neveu de Platon, fait Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu'elle est animale. Aristote, à ceste heure, que c'est l'esprit, à ceste heure le monde : à ceste heure il donne un autre maistre à ce monde, et à ceste heure fait Dieu l'ardeur du ciel. Zenocrates en fait huict. Les cinq nommez entre les Planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes, comme de ses membres : le septiesme et huictiesme, le Soleil et la Lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses advis, et en fin prive Dieu de sentiment : et le fait remuant de forme à autre, et puis dit que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies : attribuant l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c'est nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment. Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal : laquelle loy est un animant : et oste les Dieux accoustumez, Jupiter, Juno, Vesta. Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun avec l'humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens, et ignore s'il est animant ou autre chose. Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de nature, tantost la chaleur supreme entourant et envelopant tout. Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu'on a surnommé Dieux, ceux qui avoyent apporté quelque notable utilité à l'humaine vie, et les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit un amas confus de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes de Dieux qu'il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec, qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les Dieux luisants, transparents, et perflabes, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups : revestus d'une humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage.

Ego Deúm genus esse semper duxi, Et dicam cælitum,
Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus.

Fiez vous à vostre Philosophie : vantez vous d'avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques. Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que les diverses moeurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent pas tant, comme elles m'instruisent ; ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conferant. Et tout autre choix que celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogative. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subject, que les escholes : par où nous pouvons apprendre, que la fortune mesme n'est pas plus diverse et variable, que nostre raison, ny plus aveugle et inconsiderée.

Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées : Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours. J'eusse encore plustost suyvy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le boeuf : d'autant que leur nature et leur estre nous est moins cognu ; et avons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'avoir faict des Dieux de nostre condition, de laquelle nous devons cognoistre l'imperfection, leur avoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations, et les parenteles, l'amour, et la jalousie, nos membres et nos os, nos fievres et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela soit party d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain.

Quæ procul usque adeo divino ab numine distant,
Inque Deûm numero quæ sint indigna videri
.

Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt : genera, conjugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ : nam et perturbatis animis inducuntur : accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias. Comme d'avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté, victoire, pieté : mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misere : à la peur, à la fievre, et à la male fortune, et autres injures de nostre vie, fresle et caduque.

Quid juvat hoc, templis nostros inducere mores ?
O curvæ in terris animæ Et coelestium inanes !

Les Ægyptiens d'une impudente prudence, defendoyent sur peine de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes : et nul n'ignoroit, qu'ils ne l'eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit, dit Varro, ceste ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute leur veneration.

Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions divines, et les attirer çà bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere : mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs façons, et l'un, et l'autre, de pareille vanité d'opinion.

Quand les Philosophes espeluchent la hierarchie de leurs dieux, et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance, je ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous avons en ceste vie :

Secreti celant calles, et myrtea circùm
Sylva tegit, curæ non ipsa in morte relinquunt.

Quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de pierreries, peuplé de garses d'excellente beaute, de vins, et de vivres singuliers, je voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et esperances, convenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres la resurrection une vie terrestre et temporelle, accompagnée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l'homme, ceste pauvre creature, eust rien en luy d'applicable à ceste incomprehensible puissance ? et qu'il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle ? Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine :

Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que j'ay senti çà bas, cela n'a rien de commun avec l'infinité : Quand tous mes cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et ceste ame saisie de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçavons ce qu'elle peut : cela, ce ne seroit encores rien : S'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de divin : si cela n'est autre, que ce qui peut appartenir à ceste nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouïller en l'autre monde, si nous tenons encores à un tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses, si nous les pouvons aucunement concevoir : Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres, que celles de nostre miserable experience. OEuil ne sçauroit voir, dit Sainct Paul : et ne peut monter en coeur d'homme, l'heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis Platon par tes purifications) ce doit estre d'un si extreme changement et si universel, que par la doctrine physique, ce ne sera plus nous :

Hector erat tunc cum bello certabat, at ille
Tractus ab Æmonio non erat Hector equo.

ce sera quelque autre chose qui recevra ces recompenses.

quod mutatur, dissolvitur, interit ergo :
Trajiciuntur enim partes atque ordine migrant.

Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d'habitation qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l'ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient Cæsar, ny que ce soit luy ? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison, qui combattants ceste opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouver à chevaucher sa mere, revestuë d'un corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu'és mutations qui se font des corps des animaux en autres de mesmes espece, les nouveaux venus ne soyent autres que leurs predecesseurs ? Des cendres d'un Phoenix s'engendre, dit-on, un ver, et puis un autre Phoenix : ce second Phoenix, qui peut imaginer, qu'il ne soit autre que le premier ? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se produire un papillon, et de là un autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé une fois d'estre, n'est plus :

Nec si materiam nostram collegerit ætas
Post obitum, rursúmque redegerit, ut sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ,
Pertineat quidquam tamen ad nos id quodque factum,
Interrupta semel cùm sit repetentia nostra.

Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme, à qui il touchera de jouyr des recompenses de l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence.

Scilicet avolsis radicibus ut nequit ullam
Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto.

Car à ce compte ce ne sera plus l'homme, ny nous par consequent, à qui touchera ceste jouyssance : Car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation, c'est la mort et ruyne de nostre estre.

Inter enim jacta est vitai pausa, vagéque
Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.

Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il vivoit, et que la terre les consomme :

Et nihil hoc ad nos, qui coitu conjugióque
Corporis atque animæ consistimus uniter apti.

D'avantage, sur quel fondement de leur justice peuvent les dieux recognoistre et recompenser à l'homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses : puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy ? Et pourquoy s'offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict en ceste condition fautive, et que d'un seul clin de leur volonté, ils le peuvent empescher de faillir ? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon, avec grand' apparence de l'humaine raison, s'il ne se couvroit souvent par ceste sentence, Qu'il est impossible d'establir quelque chose de certain, de l'immortelle nature, par la mortelle ? Elle ne fait que fourvoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses divines. Qui le sent plus evidemment que nous ? Car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité, qu'il a pleu à Dieu nous communiquer : nous voyons pourtant journellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battuë par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et s'entrave, tournoyant et flotant dans ceste mer vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle se va divisant et dissipant en mille routes diverses.

L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée : C'est plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir des dieux, et des demy-dieux, que ce n'est à un homme ignorant de musique, vouloir juger de ceux qui chantent : ou à un homme qui ne fut jamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere conjecture, les effects d'un art qui est hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez : luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr : de nos vestemens à se couvrir, et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa justice d'une inhumaine vengeance : l'esjouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conservées : Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler pour sacrifice à Vulcan, les riches despouïlles et armes qu'il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardeigne : Et Paul Æmyle, celles de Macedoine, à Mars et à Minerve. Et Alexandre, arrivé à l'Ocean indigné, jetta en mer en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d'or : Remplissant en outre ses autels d'uneb oucherie non de bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi : ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, avoyent en usage ordinaire : Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en avoir faict essay.

Sulmone creatos
Quattuor hic juvenes totidem, quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.

Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu'un d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort : Et la forme de le depescher apres l'avoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui l'assistent, trois tiennent debout autant de javelines, sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faveur divine : s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en deputent encore un autre de mesmes.

Amestris mere de Xerxes, devenuë vieille, fit pour une fois ensevelir touts vifs quatorze jouvenceaux des meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain.

Encore aujourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des petis enfants : et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames : justice affamée du sang de l'innocence.

Tantum religio potuit suadere malorum.

Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne : et qui n'en avoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d'assister à cet office, avec contenance gaye et contente. C'estoit une estrange fantasie, de vouloir payer la bonté divine, de nostre affliction : Comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane, par bourrellement des jeunes garçons, qu'ils faisoyent fouëter en sa faveur, souvent jusques à la mort. C'estoit une humeur farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subversion de son bastiment : Et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables, par la punition des non coulpables : et que la pauvre Iphigenia au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast envers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils avoyent commises :

Et casta inceste nubendi tempore in ipso
Hostia concideret mactatu moesta parentis.

Et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines, s'allassent jetter à corps perdu à travers le plus espez des ennemis.

Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, ut placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent ? Joint que ce n'est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure : c'est au juge, qui ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne : et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre. La vengeance Divine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa justice, et pour nostre peine.

Et fut ridicule l'humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla jetter en mer le plus cher et precieux joyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et vicissitude de la fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyau revinst encore en ses mains, trouvé au ventre d'un poisson. Et puis à quel usage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete : veu que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier ? Tantus est perturbatæ mentis Et sedibus suis pulsæ furor, ut sic dii placentur, quemadmodum ne homines quidem sæviunt.

Ceste contexture naturelle regarde par son usage, non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes : c'est injustice de l'affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour espargner à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison.

Ubi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur. In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam ; sed nemo sibi, ne vir esset, jubente Domino, manus intulit.

Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs mauvais effects.

sæpius olim
Religio peperit scelerosa atque impia facta.

Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Ceste infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur ?

Infirmum Dei fortius est hominibus : et stultum Dei sapientius est hominibus.

Stilpon le philosophe interrogé si les Dieux s'esjouïssent de nos honneurs et sacrifices : Vous estes indiscret, respondit il : retirons nous à part, si vous voulez parler de cela.

Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (j'appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison : mais que c'est une raison de particuliere forme) nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance ? S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science ? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects : penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouvrage ? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caveau ou tu és logé, au moins si tu la vois : sa divinité a une jurisdiction infinie au delà : ceste piece n'est rien au prix du tout :

omnia cùm coelo terráque marique,
Nil sunt ad summam summaï totius omnem.

C'est une loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l'universelle. Attache toy à ce à quoy tu és subject, mais non pas luy : il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon : S'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se ravaler à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouvoir. Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy : le Soleil bransle sans sejour sa course ordinaire : les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre : l'eau est instable et sans fermeté : un mur est sans froissure impenetrable à un corps solide ; l'homme ne peut conserver sa vie dans les flammes : il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C'est pour toy qu'il a faict ces regles : c'est toy qu'elles attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure ? en faveur de qui auroit il renoncé son privilege ? Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes,

Terrámque et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt,
Non esse unica, sed numero magis innumerali.

Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë ; et aucuns des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine. D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul et un,

cum in summa res nulla sit una,
Unica quæ gignatur, et unica soláque crescat 
:

et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre : Par où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouvrage sans compaignon : et que la matiere de ceste forme ayt esté toute espuisée en ce seul individu.

Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est,
Esse alios alibi congressus materiaï,
Qualis hic est avido complexu quem tenet æther.

Notamment si c'est un animant, comme ses mouvemens le rendent si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le confirment, ou ne l'osent infirmer : Non plus que ceste ancienne opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de corps et ame : mortelles, en consideration de leur composition : mais immortelles par la determination du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement les autres ? Ils ont à l'avanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons en ce monde une infinie difference et varieté, pour la seule distance des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux, en ce nouveau coin du monde, que nos peres ont descouvert : tout y est divers. Et au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'avoit cognoissance ny de Bacchus, ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre.

Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine : où ils sont tous androgynes : où ils marchent de quatre pates : où ils n'ont qu'un oeil au front, et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la nostre : où ils sont moitié poisson par embas, et vivent en l'eau : où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en vivent que huict : où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre, et rebouche contre : où les hommes sont sans barbe : des nations, sans usage de feu : d'autres qui rendent le sperme de couleur noire.

Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en jumens, et puis encore en hommes ? Et s'il est ainsi, comme dit Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulces ? Il n'est plus risible, ny à l'advanture capable de raison et de societé : L'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors de propos.

Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combattent ces belles regles que nous avons taillées et prescriptes à nature ? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme ! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre nature ? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance. Combien trouvons nous de proprietez occultes et de quint'essences ? car aller selon nature pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut suivre, et autant que nous y voyons : ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or à ce compte, aux plus advisez et aux plus habiles tout sera donc monstrueux : car à ceux là, l'humaine raison a persuadé, qu'elle n'avoit ny pied, ny fondement quelconque : non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche : et Anaxagoras la disoit noire : S'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose : s'il y a science, ou ignorance : ce que Metrodorus Chius nioit l'homme pouvoir dire. Ou si nous vivons ; comme Eurypides est en doubte, si la vie que nous vivons est vie, ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie :

grec

Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre, de cet instant, qui n'est qu'une eloise dans le cours infini d'une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ? la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et encore une bonne partie de ce moment. D'autres jurent qu'il n'y a point de mouvement, que rien ne bouge : comme les suivants de Melissus. Car s'il n'y a qu'un, ny ce mouvement sphærique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre, comme Platon preuve. Qu'il n'y a ny generation ny corruption en nature.

Protagoras dit, qu'il n'y a rien en nature, que le doubte : Que de toutes choses on peut egalement disputer : et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses : Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'un. Zenon, qu'un mesme n'est pas : Et qu'il n'y a rien.

Si un estoit, il seroit ou en un autre, ou en soy-mesme. S'il est en un autre, ce sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est qu'une ombre ou fausse ou vaine.

Il m'a tousjours semblé qu'à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreverence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reveremment et plus religieusement.

Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d'accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc ? Prenons la clause que la Logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas une forme de parler certaine ? Encore nous trompera elle : Qu'il soit ainsi, suyvons l'exemple : si vous dites, Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois nous voyla embourbez. Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Je doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouër, qu'aumoins assurent et sçavent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable. Quand ils prononcent, J'ignore, ou, Je doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et quant le reste : ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauvaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes.

Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation : Que sçay-je ? comme je la porte à la devise d'une balance.

Voyez comment on se prevault de cette sorte de parler pleine d'irreverence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop les adversaires, ils vous diront tout destroussément, qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il, est-ce une non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu ne pouvoir pas toutes choses : car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faveur que nous ayons en nostre condition : il ne peut faire les mortels immortels, ny revivre les trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'un Chrestien devroit eviter de passer par sa bouche. Là où au rebours, il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de langage pour ramener Dieu à leur mesure.

cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro, non tamen irritum
Quodcumque retro est efficiet, neque
Diffinget infectúmque reddet
Quod fugiens semel hora vexit.

Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'avenir n'est à Dieu qu'un instant : q